PANDÉMONIUM 1

 

Au bout de 40 jours, Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche. (Genèse, VIII)

She knew she must go back to all that, but at present she must weep. (Virginia Woolf, The Voyage out)


Nous avons connu nous aussi notre printemps silencieux. Le ciel était sans avions, la mer était sans bateaux. Les centres-ville étaient déserts comme les forêts de France. La peur terrait l’homme chez lui, l’obligeant à vivre la vie qu’il impose aux animaux. Il ne sortait qu’en tremblant, le regard fuyant, pour de brèves courses. Comme les bêtes au fond des bois ou les rats dans les égouts, il apprenait la discrétion. Quelque chose respirait. Quelque chose s’apaisait. Les choses reprenaient leur cours. — La Terre dut croire que son cancer entrait en phase de rémission. 

Nous ne pouvons pas faire semblant. Ce printemps, nous l’avons vu, et ce que nous avons vu nous a rappelé quelque chose. Bien sûr l’homme va ressortir, bien sûr il va oublier, bien sûr il ne va pas vouloir se retourner sur ses morts ni sur ces mois de silence. Mais l’Homme, ce n’est pas nous. Il aura beau oublier, s’abrutir dans son monde humain, revenir à lui comme une addiction, quelque chose nous empêchera de refermer ce printemps.

Les petits vieux de Bergame ont suffoqué du même mal qui asphyxie les coraux. Il n’y a pas à choisir entre les uns et les autres. C’est la même maladie qui tue la terre et les hommes, c’est la même maladie qui propage les virus et débride les cyclones. Ehpadémie et géocide sont deux mots pour la même chose. La vie s’éteint devant nous. — Malgré la beauté du ciel, malgré l’innocence des bêtes qui sortent de leur cachot et osent vivre au grand jour, il n’y a pas à se réjouir de ce terrible printemps.

Pandora, un beau matin, dénoua l’outre des fléaux et les répandit au vent. Tous les maux confinés dedans furent lâchés sur le monde, mais l’Espérance resta au fond. Tandis que la France ressort, nous lançons le Pandémonium pour faire vivre cette espérance. Nous lançons le Pandémonium pour que quelque chose en nous se retire de la course et continue d’observer son vœu de confinement. Pour que quelque chose en nous continue de cultiver, confiné dans sa cabine ou enfermé dans sa chambre, le silence de ce printemps. Nous lançons le Pandémonium parce qu’à l’âge des pandémies et de la sixième extinction, la religion du vivant est un office des morts.

À l’origine de ce projet d’écriture collective, il y a les images spectrales des paquebots de croisière refusés par tous les ports dans un contexte de pandémie. Derrière ces paradis marins, orgueil et métaphore de notre pétrosphère, changés en enfers flottants, se profilait la mémoire des navigations maudites : d’Ulysse échouant d’île en île à la malédiction du Hollandais volant, du Vieux Marin de Coleridge au Fitzcarraldo de Herzog.

Quand l’Université a baissé le rideau, nous étions en train de lire Le chien sauvage de Debbie Bird Rose, — sous titre : Amour et Extinction. La coïncidence nous sembla frappante : l’amour contre l’extinction. Alors est venue cette idée, puisque qu’on ne se verrait plus, de s’embarquer tou.tes ensemble dans une croisière d’écriture. Chacun.e écrirait de chez soi le journal d’un passager confiné dans la cabine d’un paquebot errant sur une mer sans ports. PANDÉMONIUM 1 fut ce paquebot. Pour celle ou celui qui voulait parler de sa propre expérience de confinement, sa cabine serait sa chambre. La seule véritable restriction était celle de la taille du texte : 1.500 signes était la limite. L’écriture comme les corps devait être confinée. Il était en revanche possible d’écrire plusieurs textes de 1500 signes (ou moins), chacun composant une entrée dans le journal d’un.e confiné.e sur un paquebot pandémique. Pendant plus de huit semaines, chacun.e étant à la fois l’auteur isolé de son propre texte et le lecteur de tous les autres, les récits se contaminèrent et tissèrent entre les cabines un réseau de correspondances.

Lundi 11 mai 2020, jour du déconfinement, nous ouvrons à toutes et à tous cette croisière d’écriture. Quiconque peut réserver une cabine sur le bateau et y confiner un texte comme une capsule de temps. Il faut beaucoup de récits, de témoignages et de fictions colportées de chambre en chambre pour comprendre collectivement ce à quoi il faut renoncer et ce qu’il faut que nous sauvions.

Pandémonium est un Péan pour les morts de ce printemps et pour l’agonie du monde. Chacun et chacune est convié.e à y écrire sa partie, y pousser un cri de haine, y jeter un éclat de rire, y laisser couler ses larmes ou y chanter son amour. Chacun.e est invité.e à faire toute une histoire de ce silencieux printemps.

 

Jean-Christophe Cavallin
Responsable du Master Lettres « écopoétique & création » (AMU)

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