Dérive en mère morte

Compagnonnes et compagnons de galère,

Dans cette cabine claquemurée aussi sûrement que dans un cercueil, je veux vous conter l’histoire de cette mort en dérive et de cette mère, la mienne, qui n’en finissait pas de mourir.

Mère d’abord claquemurée dans l’unité spécialisée d’une maison de retraite, un Cantou, un nom pourtant chanteur, de charme évidemment, qui évoquait suds et lavandes, odeurs d’été et ratatouilles, sables et galets. Mais il fallait un code pour entrer au Cantou, un acronyme pas charmeur, et pour en sortir, un code à composer loin des yeux parfois avides des prisonniers, au risque qu’une évasion ait lieu.

Mère extraite, et libre d’aller et de venir puisqu’elle n’allait plus, immobile dans son silence et ses yeux clos qui ne reconnaissaient plus personne depuis longtemps.

Mère qui fut bien en chair et joviale, partie muette, et devenue si petite dans un lit devenu trop grand. Pendant le confinement.

Cependant, compagnonnes et compagnons de galère, ce que je voulais conter est une tout autre histoire. Celle de la mère morte en temps de confinement, dans l’insolente lumière du printemps.

Chez celles et ceux auprès de qui j’ai dû évoquer cette mère morte, j’ai vu tant d’yeux interrogateurs, entendu tant de tons inquisiteurs qui voulaient demander, ou demandaient, si c’était bien de ce satané virus qu’elle avait été atteinte.

Et lorsque j’ai dit non, à chaque fois, lorsque j’ai voulu dire la longue maladie silencieuse et la perte du soi, l’indignité, l’inhumanité triste et longue de ce ravage mental, ça n’intéressait plus personne. Ah, ce n’est pas le corona ? Bon courage, alors…

Claude Mudan