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[cabine D547] [16:40] Les autres sont enfermés, toi tu te caches, c’est différent. Toi, passagère clandestine, tu ne sais pas si cette cabine a été retenue par quelqu’un qui n’est pas monté, a raté le départ, est mort entre temps, va ouvrir la porte et te trouver raide, droite, figée devant lui tandis que tu reprends ton souffle, entames à toute vitesse l’inventaire de la pièce pour savoir où te glisser – sous le lit ? mais il fait un bloc – derrière la porte ? ça ne marche que dans les films. Et puis ? Des pas. Alors ? Rien. Tu tends l’oreille, continues d’écouter pour soupeser le silence. Tangages, craquements, tu cherches ce qui pourrait t’aider à soutenir ton aguet, à rester vigilante quand ton œil ne veut rien savoir. Ce qu’il se passe dehors, il s’en fout, ton œil. Il fixe ton attention sur une tache de couleur, un rectangle bleu pâle qui envahit la pièce. C’est une chemise pliée, repassée, une chemise d’homme au bout du lit qui n’a peut-être jamais servi et dont les boutons, les pointes de col t’hypnotisent. Une chemise pareille, c’est sage, c’est docile. Ça attend son propriétaire. Tu l’entends presque appeler son maître jusqu’au cri, jusqu’au hurlement : devant toi flotte une chemise-chien, une chemise démon dans laquelle s’engouffre le demi-corps d’un homme prêt à te tordre le bras, à passer le sien sous ta gorge, à. Puis non.

 

Anne Savelli