D200 : L’amour sans emploi

Port de Yokohama
PANDÉMONIUM - Cabine D200
13 février 2020
Dixième jour de quarantaine

Elle est comme une porte sauvage mal attachée.

Elle dessine un cercle au stylo autour de son nombril. Le salon de tatouage est fermé. Elle tatoue un cœur sur son sein au dessus de son cœur, et des traits pour la pluie qui l’inonde. Les vagues et les vagues et les vagues affluent et refluent, et il est interdit d’aller à la plage.
Dans un espace clos, dont le centre est son nombril, délimité par un cercle tatoué sur son ventre, elle n’est plus qu’un embryon.
Un rayon de lune la réveille, elle regarde son ventre illuminé et la trace de ce cercle tatoué. La cabine n’est pas une cellule. Elle la nomme cercle, œuf, utérus, attentive à ce qui nait. Tout ce qui est mis à distance, provisoirement stagne entre les membranes à l’horizon de l’évènement.
Trou noir. Le temps n’est pas arrêté il n’a aucune existence.
La lune illumine le temps noir, elle vagabonde.

C’est un vaisseau tout seul au milieu du nu. Il respire malgré le grand silence, à cause du grand silence. Un bateau comme une montagne avec ses neiges.
Il a beau avoir tout, il a tout, et ne se sert de rien. Il vient de perdre le sens pauvrement humain de l’utile. Il ne peut plus s’appuyer de ce côté-là.

Elle souffle à tous ces corps échoués empêchés d’étreindre. Elle souffle à un autre, n’importe lequel mais à quelqu’un.

Elle est comme une porte sauvage mal attachée. Elle est obligée d’aimer le monde et son amour est sans emploi.

Port de Yokohama
PANDÉMONIUM 1 - Cabine D200
13 février 2020
Dixième jour de quarantaine

Le téléphone vibre.
– Salut Mary
– Salut.
– Tu fais quoi ?
– Des guirlandes.
– Hummm…
– J’ai accroché des guirlandes de capotes partout dans la cabine. J’ai évalué mon manque à gagner, et j’ai pleuré.
– On va devoir changer de métier.
– Tu pleures pas toi ?
– Je devrais ? Ça te soulage ?
– Je pleure la nuit en rêvant, je me réveille et mes joues sont mouillées. J’avais un plan, un tournage avec Erika Lust, en Espagne. Maintenant c’est pas gagné.
– On n’est pas malade. C’est déjà pas mal. Tu te sens comment ?
– Tu crois qu’on pourrait rejoindre un site de Cam girls ? En créer un ?
– Je sais pas.
– Tu veux pas m’aider à chercher? T’as du temps. On n’a plus que ça.
– J’ai envie de te toucher …
– Je suis sérieuse, Ariane. Dans un mois je vais être complètement à sec.
– Je peux t’aider si tu veux, j’ai pas mal mis de côté. Tiens, je t’envoie ça, le témoignage d’une cam girl. 10 € les cinq minutes, 20 si tu te mets à poil. Apparemment tu peux vendre tes poils, tes cheveux, tes culottes sales et tes soutifs… Tu peux même faire fabriquer de la bière avec tes bactéries vaginales. https://www.madmoizelle.com/cam-girl-temoignage-948963
– Ok. Merci sœur !

Port de Yokohama
PANDÉMONIUM 1 - Cabine D200
13 février 2020
Dixième jour de quarantaine

Elle allume une cigarette et sort sur le balcon face à la nuit.

Cette Mary est une vraie beauté, souffle-t-elle. Elle est vraie, du bout des ongles de pieds jusqu’au sommet du crâne. Elle était rousse et se teignait les cheveux qu’elle avait longs en orange. Elle ressouffle à ses fesses charnues, à ses jambes qui sont juste comme il faut, à ses seins petits et ronds qui tiennent chacun dans le creux de la main. Elle a vraiment envie de la toucher. Elle a un vrai corps, elle. Mary était, tout simplement, elle n’était pas refaite, elle n’était pas surfaite. Elle était spontanée, hyper émotive et ultra sensible. Elle était son modèle. Une professionnelle du toucher. Elles se retrouvaient souvent pour se donner du plaisir.

Stop, souffla-t-elle, ne pas souffler, ne pas souffler à Mary. Ça fait trop mal à l’entre-jambe.

-Ah, ah Aaahhh…….Ah, ah Aaahhh…….Ah, ah Aaahhh………….Ah, ah Aaahhh………..
La voisine de cabine a l’air de s’éclater. Pourtant elle est seule. Elle vocalise comme une chanteuse d’opéra. C’est insupportable.
-Attends-moi j’arriiiive !
Elle escalade la barrière entre les deux balcons, mais l’espace entre la barrière et le pont est trop étroit pour passer. Elle retombe sur le balcon, attrape la chaise-longue et la balance sur le quai.

Elle a appelé David au moins vingt fois, et tous ses contacts. Aucun n’a accepté de la revoir. Elle seule sait qu’elle est immunisée contre le virus, et tous ont trop peur d’être contaminés. Même David ! Qui était prêt à jouer à la roulette russe ? Trois mille sept cent onze passagers, moins ceux qui avaient été débarqués et ceux qui étaient déjà morts, et pas un seul contact depuis 10 jours.

Elle a bien tenté quelques sorties. A frappé aux portes closes se faisant passer pour le room-service. Sans succès ! Même ce virus ne peut la toucher. Pourtant, une nuit, elle a léché toutes les poignées et toutes les rambardes du pont C.

Ailleurs – Des années auparavant

– Quelqu’un est déjà allé sur cette planète ? Celle que tu m’as montrée l’autre fois.
– Oui, dit le Peintre.
– Tu crois que je pourrais avoir un corps, comme ils disent ?
– C’est faisable.
Silence
-Tu veux nous quitter ?
– Oui, dit Ariane.

Toucher et être touchée étaient tout ce qui lui importait. Elle était partie pour ça. Elle vivait depuis trop longtemps dans l’image. Elle avait eu besoin de prendre corps. Le Peintre avait bien fait son travail. Il l’avait dessiné. Un corps humain parfait. Il avait rechigné, triste de la sentir partir.

Le Pandémonium avait été son premier point de chute sur terre. Un grand vaisseau qui naviguait dans l’espace océan. Ça l’avait rassurée.

La prostitution, une pratique inconnue chez les siens, lui avait paru être le meilleur moyen d’être en contact charnel avec un grand nombre de terriens. Les siens n’avaient pas de corps mais un ultracorps. C’était une forme de corporéité qui leur était propre. Un ensemble de particules en mouvement, de cordes animées et vibrantes, de flux, de souffles et d’images, de rêves et de sensations, qui ne faisaient pas matière mais qui s’écoulaient. Pas d’organes, pas de chair, pas de peau, aucune apparence perceptible à l’œil humain.
Grâce au Peintre, elle avait regardé le témoignage d’une prostituée. Celle-ci avait l’air heureuse. Elle disait qu’elle aimait donner du plaisir à ses clients. « C’est quoi le plaisir ? », avait-elle demandé au Peintre. « C’est ce que ça a l’air d’être », lui avait il répondu. Le Peintre était le seul parmi les siens à pouvoir capter les images et à les diffuser. Les images venues de la terre étaient ses préférées depuis qu’elle était enfant. Elle comprenait à présent ce qu’était le plaisir.

Le délire de cam girl de Mary par images interposées ne la tente vraiment pas souffle-t-elle.

Port de Yokohama
PANDÉMONIUM 1 - Cabine D200
13 février 2020
Dixième jour de quarantaine

Sur le quai, des silhouettes blanches vont et viennent.
Elle ne dort pas. Elle ne dort jamais, elle n’en a pas besoin. Ça lui laisse le temps de souffler. De souffler à tous ces corps échoués empêchés d’étreindre. Elle souffle à un autre, n’importe lequel mais à quelqu’un.
Garder le contact !
Ils ne reçoivent pas ses souffles. Elle ne dispose d’aucune magie. Elle se sent impuissante. Rien, elle ne peut rien faire sans ses mains, sans son corps au contact. Ce sont les autres, les terriens, qui lui donnent chair, lui donnent existence. Sans contact elle va disparaitre. Une façon de parler, juste une façon de parler, souffle-t-elle. Aucun terrien ne pourra plus la voir. Elle va devoir quitter le navire et cela semblera magie. Elle devra retourner vers les siens. Elle ne le veut pas, pas encore, pas maintenant.
Pour la première fois depuis qu’elle est née, depuis qu’elle est corps, des larmes s’écoulent sur ses joues. Elle en goûte la saveur salée.
Il devient urgent de se transformer, souffle-t-elle.

Le bateau est en train de se vider peu à peu. Dans quelques jours, à la fin de la quarantaine, des bus chargeront les valides et tous seront rapatriés.

Les silhouettes blanches poussent les brancards jusqu’aux ambulances. Elle les entend rassurer les malades. Elle les voit caresser des fronts, serrer des mains. Ils sont doux. Sous leurs mains les malades paraissent revivre. Ces humains ont des mains soignantes souffle-t-elle, ils n’ont pas peur des grosses maladies qui se donnent.

Il va falloir se trouver un nouveau modèle. Elle va devoir abandonner Mary. Ses mains vont devenir soignantes. C’est aussi donner du plaisir souffle-t-elle. Toucher, elle sait faire. Il lui reste quelques nuits et quelques jours pour apprendre la science des mains soignantes. Seulement quelques nuits et quelques jours avant de redevenir ultracorps.

Nathalie Morvan-Duffort

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