Cuisines

Journal de confinement des cuisines
Jour 3

J’ai pas cherché à être un héros. Petit je rêvais pas d’être astronaute, ni médecin, je voulais pas sauver des vies. Je me suis retrouvé dans cette situation par hasard, parce que j’aimais deux choses : faire à manger, voir les visages s’éclairer d’excitation quand on pose l’assiette devant eux, et l’océan qui s’étend des deux côtés sans bout de terre à l’horizon.
J’avais pas vraiment de talent pour la navigation, et pas l’envie de porter la responsabilité d’un Titanic sur mes épaules non plus. Un repas, c’est une responsabilité à ma mesure. J’embarque six mois par an sur des bateaux de croisière comme cuisinier, je travaille des produits exceptionnels que je pourrais pas m’offrir, pour des gens qui peuvent se le permettre, et ça me dérange pas. Grâce à eux, je sillonne le Pacifique en gagnant ma vie, et j’échangerais pas ma place.
Tout ça a pris un tour bizarre ces derniers jours comme si, dans ce village flottant, dans cette anomalie qui fait cohabiter deux peuples si différents, l’ordre des choses s’était enrayé.
Je ne sais pas si c’est moi qui suis inconscient ou les autres qui sombrent dans la paranoïa, mais le virus m’angoisse moins que cette nouvelle vie stérile, hyper-hygiénique. Moi j’aime plonger mes mains dans une pâte pour la pétrir, goûter une sauce du bout des lèvres pour corriger l’assaisonnement, plonger mon nez dans les vapeurs du four pour sentir une cuisson. À visage masqué de coton, à mains gantées de latex, ça n’a pas la même saveur.
Ce matin en palpant du bout des doigts le bœuf pour tester la cuisson, j’ai fait fondre un petit bout de gant. Le latex n’a pas appris à supporter la chaleur comme la peau de mes doigts, épaissie par l’habitude. Enfin, ça aura lié la sauce.

Journal de confinement des cuisines
Jour 6

Les cabines, même les plus luxueuses, sont devenues des cellules. Les couloirs, le pont, les salles de dîner désertées, sont notre terrain exclusif, à nous qui bénéficions d’un laisser-passer, privilège presque ironique.
Je dis nous, les geôliers par défaut de cet étrange paquebot fantôme. Nous voilà à surveiller les allées et venues des passagers, pour leur protection, oui mais quand même. Nous voilà à déposer les repas devant leurs portes.
J’ai croisé Pierre aujourd’hui dans un couloir et j’ai bien vu qu’il s’écartait pour m’éviter. On se sourit moins de savoir que nos sourires sont invisibles sous le tissu. On désinfecte les interrupteurs, les poignées de porte, les téléphones. J’ai dû faire bouillir les asperges « par précaution », ça m’a presque fait honte de servir cette bouillie verte. On jette frénétiquement, on enferme dans des sacs plastiques qu’on traite comme des déchets nucléaires les lingettes, les gants, les masques. On sera bientôt à court.
On se rend mieux compte de la démesure des choses comme ça : le théâtre, le cinéma, les salles de repas qui n’en finissent plus, vides et gigantesques. Il faudrait une bande-son à ces images-là.
Une partie de l’équipe est enfermée elle aussi, ceux du Casino, de la librairie, ceux des spas, les coiffeurs… tous ceux qui proposent un service devenu « non indispensable ». Nous en revanche, nous qui faisons le ménage, la cuisine et la vaisselle, nous les petits rats du navire, nous voilà promus.

J’ai jamais voulu passer de l’autre côté, j’aime que les copains du service me disent « Ils ont adoré, bravo les gars», mais ne pas avoir à parler, à faire des courbettes, à tirer les chaises et remplir les verres. Ça fait douze ans que je fais ce travail d’orfèvre, caché dans les cuisines, à l’ombre des diamants de la princesse, et ça me va très bien.

Journal de confinement des cuisines
Jour 10

Si ça me mettait pas aussi mal à l’aise, ça me ferait presque rire cette soudaine reconnaissance, mais c’est de mauvais ton. Derrière les portes des cabines j’entends les applaudissements quand je passe, qui me remercient de me mettre en danger, d’être « en première ligne », qui murmurent des « merci d’être là pour nous », qui prient.
Ça me fait bizarre parce qu’au fond je fais ce que j’ai toujours fait, rien de plus, et ça les a jamais troublés jusqu’ici.

En même temps, ça me fait du bien de revenir à l’essentiel, de faire à manger, simplement. Il faut dire qu’on fait plus de caviar, on fait simple, efficace. Ce midi : ragoût de haricots blancs, thym séché, huile d’olive, petits pains. On fait avec les moyens du bord, avec ce qui reste des réserves. On fait de la nourriture, pas de la cuisine.
Ce qui me fait quelque chose surtout, c’est pas les applaudissements des passagers, qui cesseront dès qu’ils n’auront plus besoin de nous. C’est de me sentir un petit maillon de ce système qui s’est organisé si vite, qui se réorganise à chaque instant, à mesure que la situation évolue. Ça me fait quelque chose de partager ça avec les autres, Pierre, Mark, Nicolaï… tous ces gens qui sont pas grand-chose non plus mais qui s’agitent avec moi. L’étrange met jamais bien longtemps à devenir normal, on se plie facilement, on prend des marques.

Enfin, tout ça ne durera pas, mais c’est un sacré poids à porter la vie des autres, même pour quelques jours. Et au fond, je sais pas quoi répondre à leurs remerciements, c’est peut-être ça qui me gêne.
De rien. J’ai rien d’un héros moi, je fais juste ce que j’ai à faire.

(1 commentaire)

  1. J’aime déjà beaucoup ce garçon ! En quelques lignes, il a son langage, sa personnalité, sa façon d’être et je le trouve adorable dans sa modestie et sa lucidité. On entre dans sa réflexion silencieuse tout en souplesse et c’est un esprit vraiment agréable à fréquenter. Il a beau être dans les coulisses, il se dégage de lui, beaucoup de sensualité. Merci pour ce bref séjour en cuisine !

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