Période bleue

C301 jour 4
Température : 36.0 ºC
Ciel : bleu sans nuages

10h43
Je ne tiendrai pas longtemps cloîtré dans cette cabine. Les trois premiers jours n’étaient pas trop durs. J’ai dormi. J’ai regardé des films. Je peux dire que je me suis reposé. Un peu trop. Ce matin, la première chose que j’ai faite c’était de prendre une douche. J’ai mis ma plus belle paire de jeans, une chemise, je me suis fait la barbe. Je n’en pouvais plus de me voir comme un clochard en pyjamas sales tout le temps. Le parfum de savon me fait du bien. J’ai l’impression d’y avoir récupéré mes sens. Depuis presque une semaine mon seul contact humain se résume à dire bonjour à Rodrigo, le garçon de l’équipage qui distribue notre ration alimentaire quotidienne. Il est sympa ce garçon. Un drôle de Brésilien. Un gamin de 22 ans, actif et nerveux. Je n’ai jamais vu son visage, il laisse toujours la nourriture devant la porte. Mais on échange quelques petits mots, quand il n’est pas trop en retard dans ses « livraisons ». J’ai décidé hier soir, avant de m’endormir, que j’allais commencer à écrire. Je ne suis pas trop doué, je n’ai jamais rien écrit d’autre que des mails, des rapports ou des messages WhatsApp, mais je pense beaucoup trop en ce moment et je ne sais pas quoi faire avec toutes ces pensées. Je commence à m’étouffer.

17h37
C’est le meilleur moment de ma journée. Le ciel perd finalement son ton bleuâtre pour gagner un peu de rose. Je n’en peux plus de tout ce bleu qui m’entoure. La fenêtre est bleue, ma couette est bleue, le mur a de minuscules fleurs bleues, mon pyjama est bleu, la mer bleue, le ciel est d’un bleu horrible qui m’agace les yeux. Mon endroit préféré c’est les toilettes. Au moins le rideau est blanc. J’ai passé la journée à zapper les chaînes de la télé. Je voudrais ne plus le faire mais je ne sais pas comment me distraire. Je me demande ce que font les autres passagers pour effrayer l’ennui. Le soleil couchant repeint tout en rouge.
– J’ai peur de devenir fou.

23h59
J’ai fait un rêve. Quelque chose, un plastique invisible m’empêchait de respirer. J’avalais l’air, mais il n’était pas suffisant pour remplir mes poumons. Je criais, mais ma voix était muette. Je pleurais, mais mes larmes étaient sèches. Je respirais, mais ma poitrine continuait vide.

C301 jour 5
Température : 36.2 ºC
Ciel : bleu clair barbe à papa

10h22
J’ai vu une baleine aujourd’hui. Elle nageait en cercles, faisant trembler l’eau. Comme un chien qui fait des ronds avant de se mettre confortablement sur le sol pour faire sa sieste, elle s’enroulait dans sa couette de sel et d’eau. En se massant contre les vagues. Elle avait la peau grise. Ou peut-être que c’était bleu ? J’ai pris une douche chaude. J’ai laissé l’eau couler contre mon dos et me chauffer la peau. Je me demande si quelqu’un d’autre a vu la baleine. Je regrette de n’avoir pas pris une photo. Il y a des baleines dans cette partie du pays ?
– Mon corps commence à oublier le contact.

19h51
J’ai appelé la femme de la C303 aujourd’hui. Je l’entends pleurer chaque nuit. On a parlé ensemble pendant 50 minutes. Elle n’a pas d’enfants, de famille, ni mari. Elle a peur de disparaitre du monde et que personne ne s’en aperçoive. Une Américaine, née au Texas, qui habite en France depuis des années. Elle a une boutique de décoration en Provence. Malheureusement un peu loin pour un Messin comme moi. Elle a une voix chaleureuse, qui va bien avec le soleil de la Provence. Je pense que parler avec moi lui fait du bien. Je sais la calmer. Je l’imagine avec des cheveux blonds, mais elle m’a dit qu’ils sont un peu bruns et assortis à ses yeux. Je la fais beaucoup rigoler. Je lui ai parlé de la baleine, mais elle n’a rien vu. Son rire est drôle, comme celui d’une souris.
– Mary, la souris qui sourit.

23h45
Je suis sûr d’être contaminé. J’ai mal au crâne, je tousse et j’ai du mal à respirer. Ils ont envoyé un médecin dans ma cabine. Il m’a pris la température : 36º C ; il a écouté ma poitrine : rien ; il a vérifié ma pression : 17:12. Le médecin m’a dit que je fais une crise d’angoisse et m’a donné des cachets pour dormir et pour abaisser la pression artérielle. Ils m’ont aussi recommandé de sortir un peu sur le pont pour prendre l’air. Ce que je ne ferai pas, évidement. Quel genre de conseil c’est, ça, en pleine pandémie?
– Crise d’angoisse ! Ils vont me laisser mourir dans cette putain de merde de coronacruise.

C301 jour 6
Température : 36.5 ºC 
Ciel : bleu, le soleil se cache derrière un nuage de poisson

08h07
J’ai fait un rêve avec Mary. Elle sortait de sa cabine et frappait à ma porte. Elle ne pouvait plus être seule. Elle avait des larmes sous les yeux et m’a embrassé chaleureusement quand je lui ai ouvert la porte. On a fait l’amour. Un amour urgent. Chaud. Nos peaux se collaient et par où ses mains chaudes passaient mon corps brûlait en se réveillant. Je me suis réveillé avec une érection. Mary m’a invité à faire une promenade avec elle. J’ai refusé. Je lui ai dit que j’avais mal à l’estomac, probablement à cause de la nourriture d’ « hôpital » qu’ils nous servent. J’espère qu’elle m’a cru. Je n’ai pas envie de la connaître. Je ne sais pas pourquoi. J’ai peur qu’elle soit moche. Ou qu’elle soit trop belle et qu’elle me trouve moche. Elle a 36 ans et moi 42, et si elle me trouve trop vieux ? Ou peut-être qu’elle est une de ces Américaines obèses ? Je préfère continuer de l’imaginer, blonde, avec les yeux bleus, et des petits seins comme dans mon rêve.
— Je préfère vivre mon illusion.

16h20
J’ai regardé un reportage sur les paysages japonais. Il n’y avait pas de sous-titre en français, mais la sonorité de la langue est très rythmée. C’est imprimé dans mon cerveau. C’est comme si tout était dit à la forme interrogative. Des questions urgentes et calmes en même temps. Je n’arrive pas à me rappeler de la sonorité française. J’écris ces mots avec une intonation japonaise.
— J’ai envie de manger des cerises.

19h39
Mary a laissé sous ma porte un dessin qu’elle a fait pendant sa sortie. Un dessin de la ville où le navire est ancré. Au-delà des énormes bâtiments, il y une foule avec des pancartes qui me souhaitent de « feel better ». Le dessin n’a pas de couleurs. C’est tout en bleu, fait avec un stylo banal, comme si la ville était avalée par la mer.
— Même dehors, on voit encore à travers nos hublots.

C301 jour 7
Température : 36.5 ºC 
Ciel : bleu(r)-france.

11h15
Il doit y avoir du vent aujourd’hui. Le navire bouge de tous les côtés. J’aimerais pouvoir ouvrir le hublot pour avoir un peu d’air. Je ne sais pas comment on ne meurt pas suffoqué enfermé jour et nuit dans ce bateau. Je voudrais que ces fleurs dans le mur soient vraies pour faire un peu de photosynthèse et recycler mon CO2. Le mouvement du navire me rend malade. Je suis nausée. Je pense que rentre un peu de vent. Les fleurs bougent doucement. Je traverse ce jardin mort, en m’ouvrant un chemin. Je traverse ce jardin mort, en coupant les branches. Les épines me griffent les bras et font des trous dans mon pyjama bleu royal. J’atteins une clairière dans la forêt. Des oiseaux jaunes éclatent de rire, une girafe mange une feuille verte, des éléphants se baignent, il fait chaud, c’est agréable. J’entends des singes dans les arbres, le chant des criquets, des cigales et de grenouilles.
— J’écoute « les chants de la forêt » sur Spotify.

19h14
J’ai appelé Mary ce matin. Mais je n’ai pas eu de réponse. Elle ne m’a pas rappelé. Je me demande si elle m’ignore. Je me sens un peu mieux. La mer est plus tranquille, comme la plage en Corse. J’ai une fatigue bizarre. Je passe des journées sans bouger, mais je suis fatigué tout le temps, comme si je courrais un marathon par jour. Même regarder la télé me demande un effort hors du commun. J’ai dormi une grande partie du matin et de l’après-midi, en faisant de petites siestes.
— Il y a des jours que je n’arrive pas à me réveiller.

22h29
Pas de réponse de Mary. Peut-être qu’elle a le virus ? J’aimerais bien entendre son rire. Cela me ferait du bien. Peut-être qu’elle arriverait à enlever cette paresse qui semble s’être installée dans mes os. Elle a l’air d’une femme active. Elle fait toujours du télé-tai-chi dans sa cabine. Je voudrais essayer, mais je n’ai pas d’énergie. Je suis resté allongé toute la journée. Je pense que les jours sont devenus plus longs. Je pense que je vais me coucher, vraiment. Je n’ai même pas changé mes pyjamas aujourd’hui. J’ai mal à la tête.
— Il y a 987 fleurs dans le mur.

C301 jour 8
Température : 36.2 ºC 
Ciel : blanc-bleu

09h28
Aujourd’hui le jour a oublié de naître. Dans la fenêtre, un canevas creux où quelqu’un a manqué d’inspiration pour y dessiner quelque chose. Je déteste ce blanc plus que le bleu infernalement joyeux des derniers jours. Je me demande si cela veut dire que même Dieu n’en peut plus de nous. Il nous abandonne ? Ce blanc dans le ciel est son message envers l’humanité ? Démerdez-vous ? Je suis sûr qu’on est en train d’être punis. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ce destin ?
— Je me sens comme un poisson dans un aquarium.

14h02
Je viens de croiser Rodrigo dans le couloir. Il m’a dit que Mary a quitté le navire avec les autres Américains. Elle n’a même pas dit au revoir. J’ai eu envie de pleurer. Je ne la connais même pas, et j’ai eu envie de pleurer d’être abandonné comme ça. Il commence à pleuvoir. Dieu doit être enragé. Je peux sentir sa haine dans les nuages gris.

18h52
J’ai appelé des numéros au hasard avec le téléphone de la cabine. Trois personnes ont raccroché, mais aucune n’a voulu parler avec moi.
— Même cloîtrés ensemble, on a peur d’autrui.

22h
Je n’ai plus d’esprit. Mon corps est un vaisseau vide, sans vie. J’essaie de me chauffer le cœur, mais je ne sens plus mes mains contre ma peau. Il fait noir. Un noir déstabilisant. On ne voit rien dehors. Ni la lune, ni les étoiles. Seulement un noir lourd, comme si on volait dans l’espace dans un navire-fusée. Dans le hublot, le reflet de ma tête semble flotter sans corps dans l’univers. Tout est trop calme. Même la mer est immobile. Je me demande si je ne suis pas mort.
— Ce bateau est le purgatoire.

Samantha Chuva

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