C111 : Sur la mer vineuse

C’est sans vin. Voici le déchirant récit post-alcoolique. J’aurais pu faire preuve d’anticipation. Le capitaine nous a un peu tous pris de court. Il nous a parlé à quatre reprises. Toujours par voie métallique. Progressivement son ton a changé. Il est passé du martial au marxisme, de l’appel aux armes à la nationalisation. C’était beau. Voix métallique, yeux clairs sur cravate bleue… Rouge ? Le marxisme, la cravate : quelque chose de spéculatif. Les trémolos de sa voix se voulaient communicatifs. Certains ont avoué avoir pleuré d’aise. C’était sans fin. Ils nous ont dit de prendre notre mal en patience, ils n’ont pas compris que le mal était la patience elle-même. Mon vase clos, c’est du treize mètres carrés sécurisés. Un judas nous observe. Je ne piétinerai plus. Je suis civique, je suis personne. Je m’éveille sans contusion. Fini l’allumage de mégot esseulé dans cendar surchargé. Je séjourne dans une cellule de dégrisement à durée illimitée. Certains ont avoué avoir du mal à bouffer, d’autres à vivre. Le marxisme a encore du chemin à faire. Moi, je suis civique. Pour le bien commun je ne fume presque plus. On me mène à la baguette, direction l’abattoir. Cigarette du matin, cigarette du soir. Mon plafond est un tambour. La petite cohorte de baskets neuves patauge à toute heure du jour. Ça résonne et ça pose un petit problème de libre-arbitre. Les gens agissent avec mimétisme. Les gens s’emmerdent. Je ne bois plus, je ne fume plus, je ne baise plus. Ça pourrait être probant. Ça pourrait. Les joggeurs me refusent l’expérience monacale. Moi, je suis civique, j’ouvre Les Carnets du Sous-Sol en me persuadant de vivre une expérience extraordinaire. Ça se surmonte. C’est peut-être mémorable, ça s’analysera en temps voulu. Nous sommes tous potentiellement des êtres historiques : les trémolos métalliques du capitaine, les martèlements plantaires du dessus, la mélodie en sous-sol au bout de mes doigts. Ça se débattra. Notre navire glisse à la dérive. C’est précieux. Notre passeport pour l’histoire. Nous tombons de Charybde en Scylla : deux chaises, un cul. Ma voisine crie très fort la nuit. Son mec beaucoup moins. Il procède surtout par onomatopées. Elle, elle donne plus dans le déballage. Ça manque d’esthétique. On serait en droit d’en attendre plus. Des couteaux, des pleurs, la tragédie grecque. Ici, quelque chose de fade, sans relief. Ça s’engueule bruyamment, sans vaisselles cassées, comme grenouilles avant orage. Ça se réconcilie tout aussi bruyamment, rituellement. Les couples se remettent à baiser. Les gens s’emmerdent. L’ennui est viral. Des filles se rappellent à mon souvenir. Relation de cause à effet. Ça ne porte pas à conséquence. Ligoté à mon lit, je leur réponds à toutes, amoureusement. Je réponds avec amour. Tu t’emmerdes ? Elles font alors vœu de silence. On applaudit d’anciens parias que l’on oubliera sitôt la tempête passée. La part belle leur est donnée. Moi, le coupable, je règne sur mon réduit. J’ai Dostoïevski, mon brancard sans cendar, ma fenêtre ouverte sur des cieux étales, des eaux vineuses et des horloges sans aiguilles. Vous êtes vous, je suis moi. A tout point semblables. Je sens le long de mon dos la pression magnétique de vos pas, de vos voix, de tous vos déroutes-minutes que j’apprends à haïr chaque jour, à force de m’aplatir. Il m’arrive encore de tousser. Je m’excuse pour cela. De la suie continue de séjourner dans mes poumons. C’est une affaire qui se règle. Déjà je ne fume presque plus. Je suis civique. Vous serez bientôt tout à fait tranquilles. Nous avons le temps. Une journée d’été. Dix ans. Il nous reste encore de beaux jours à vivre ensemble.

Nathan Devillard

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