C645 : La tache blanche du temps

On m’emmène dans cette pièce au temps suspendu et à l’éclairage agressif. Elle fait la même taille que ma cabine mais se situe deux niveaux sous le pont. Pour y arriver j’ai pu voir la mer, de nuit. Impossible d’entendre la rumeur des vagues, les roulettes avalaient tous les sons. L’écho ravageur. Mon corps grelottait, allongé et attaché. C’est un des effets de l’allergie. Je refuse la couverture. Ma peau implose de l’intérieur, ma couleur vermillon dérange la médecin de garde. Son regard préfère se fixer sur un point à quelques mètres de moi, il fuit en passant sur mon visage. Ma chemise est couleur brique, le ton sur ton n’arrange pas les choses.
J’entre dans le box, elle branche les électrodes, la perfusion. Le balai des portes commence. Suspectée j’ai droit au test covid, résultat dans trois heures. L’infirmière me quitte, le silence revient. J’entends un ronflement qui provient du box voisin. Deux hublots me laissent y voir le même équipement présent dans mon box. Des poches vides sûrement encore reliées au corps endormi.
L’infirmière revient elle pique mon artère et me demande de respirer de l’autre côté. Mon voisin se réveille dans une quinte de toux. Elle regarde par le hublot. Les vacances sont finies depuis une éternité.
Le produit fait son effet, les plaques rouges de mes jambes prennent le large. La médecin vient à ma rencontre. Elle écoute mes poumons. Confirme que mes symptômes pourraient être ceux du virus. Les quintes de toux reprennent. Elle ausculte mes oreilles, la douleur est aiguë. Avant d’examiner ma gorge elle détaille le protocole si l’envie de tousser me vient. Elle est remplacée par l’infirmière qui pique mon artère une deuxième fois, équipée de gants et masque. J’ai pris le réflexe de tourner mon visage du côté opposé. Mon regard tombe sur l’espace au bas de la porte entre les deux box. Malgré ma respiration calme un vide m’habite.
Je ne peux plus penser en terme de probabilité ou de jargon avalé, à tous les postes radios et télé, depuis quinze jours. Impossible de penser à cet homme à côté, penser que c’est une vie parmi d’autres. Seule me revient la sensation de l’eau qui baigne mon corps. Ce seul souvenir recouvre mes capacités cognitives et empathiques.

Par réflexe ou par mécanisme de défense mes yeux se dirigent vers le haut de la pièce. Haut sur le mur, une tache blanche et ronde d’une horloge qu’on a décrochée. Je trouve ça hostile pour ceux qui se meurent et ceux qui récupèrent le souffle de vie. Je découvre les machines qui m’entourent. C’est impressionnant m’avait dit l’infirmière, je n’étais pas à même de comprendre. Mon regard avale tout désormais. Combien de temps est passé depuis qu’elle a fait la prise de sang ? Le test sera fait avec la première ou la deuxième ? Quelle est la durée pour être contaminé par l’air enfermé ? On éteint les climatisations parce que ça transporte le virus m’a dit la médecin, je grelottais. Je n’arrive plus à quitter du regard cette tache laissée par l’horloge. J’attrape la compassion qu’elle me suggère. Pourquoi laisser la tyrannie des aiguilles à la face d’un malade ? Je m’y agrippe comme une bouée, la sensation de l’eau revient. Le souvenir de mon corps allongée, flottant à la surface de Sugiton.
Le médecin entre dans le box à côté, c’est positif. Les portes automatiques en face de moi sont closes mais mon regard est juste à niveau. J’aperçois le couloir en face de l’infirmerie, j’y guette le moindre signe. J’attends mes résultats. Le rire des infirmières est ma seule perspective. Parfois je tombe nez à nez avec mon reflet fuyant sous le masque. Mes yeux cherchent le repos sur l’horloge absente, ils glissent sur chacune des machines. Ma fièvre monte, mon voisin expulse son repas passé. L’infirmière entre, couverte.
Le médecin a les premiers résultats, rassurants, la fièvre peut être due à l’otite. Mais l’otite est virale donc le risque est toujours présent. Je demande conseil sur la manière de partager une cabine si je suis infectée. Elle me coupe, il faut attendre les résultats. Je n’ai plus de mots, plus d’heure. La tache est blanche, le temps est négatif. Je suis tentée de briser le silence entre les deux box. Est-ce de la folie que de vouloir partager un mot rassurant alors que tout est devenu incertain ? La démocratie, nos droits, toute affirmation est une crétinerie. Je ne veux pas participer à cette violence, le silence est amour.

Il quitte le box, l’infirmière me montre le dos. Ses bras engendrent le mouvement vers les soins intensifs. Il était debout, momentanément il baladait ses yeux inquiets. En cadence sur le visage du médecin. Le délai est court, ce qu’il faut pour se déplier d’un lit et se replier dans une chaise. Sans savoir s’il y aura d’autre minute sans l’éclairage des néons. La médecin vient écouter mes poumons. La répétition de son geste finit de dilapider ma notion du temps. Elle s’en va, reviendra avec les résultats. J’attends avec l’ombre du box voisin. Les clapotis de la mer sont définitivement remplacés par le bruit des portes automatiques. L’horizon est une neige de télé cathodique. On ne sait plus depuis quand elle fait ce bruit, elle fusionne avec le fond de l’air. Tenace, elle nous ramène à la vie.
L’attente est injustifiée, ma température redescend. Je me lève, les liens aux machines me retiennent. Mon cœur bat, mon souffle est régulier. Ces deux mesures ne m’aident pas à élucider la tache blanche sur le mur.
L’infirmière confirme mon départ, je l’aide à rompre la proximité persistante des appareils. Je m’habille comme si le feu état revenu sous ma peau. Mon corps tangue, l’humidité qui m’entoure m’aide à retrouver la bonne mesure. Je suis sur le pont, seule. J’essaye de reconstituer son visage furtif. La lumière orangée pointe à l’horizon. L’aube revient, enfin m’apparaît la vitesse de la nuit.

Élea Terodde

 

 

 

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