C108 : (…)

 

Cabine C108
49ème jour

 

Camilla dort. Pour la première fois depuis le début de la pandémie elle ne tousse pas à s’en faire claquer les poumons
Elle est blanche et paisible
Alors que moi… La fèvre, la culpabilité de l’avoir embarquée là, le manque de sommeil me taillent un état douteux
Un paquet d’algues noires prises dans une corde vient claquer le hublot
Juste un petit temps pour m’apercevoir que ce ne sont pas des algues et que ce n’est pas tout à fait une corde
Ce sont des cheveux
Ils caressent le hublot au rythme du ressac
Quelqu’un s’est-il jeté du pont ?
En sommes-nous arrivés là ?
C’est une longue tresse noire qui flotte à l’horizontal
Mais j’ai beau sonder, l’eau est claire, pas de tête au bout
Camilla réveille-toi
Ce sont tes cheveux là dehors
Ils sont vivants
Ils viennent nous chercher, nous libérer de cet enfer fottant qui pue la graille chaque jour plus fort
Le croassement des voisins qui me mange les feuilles
Je délire
Saloperie de virus
La longue natte continue de se frotter au hublot, l’extrémité de cheveux libres ondulant jusqu’à presque le recouvrir
Les mouvements m’hypnotisent
Un violent éclat de lumière venant de l’extérieur passe dans mes yeux
Je jure maintenant que s’il y avait une poignée à ce hublot je l’ouvrirais
J’attraperais Camilla sous le bras, j’ouvrirais le hublot et je saisirais la tresse
À force de vivre sous l’eau on a comme des branchies
Camilla tu as tes branchies ?
On veut rejoindre l’eau
Ils nous retiennent ici depuis trop longtemps
Un coup de coude dans la vitre
Mais mon os se brisera avant elle
Un marteau d’alerte
dehors…
J’aurais juste à entrouvrir la porte, vérifier qu’il n’y ait personne, remonter le couloir jusqu’à un marteau brise-glace, je suis sûr d’en avoir vu un avant quand on pouvait circuler, un rouge et noir un peu plus haut sur la gauche
De nouveau un flash de lumière blanche en provenance de la surface vient me griller les yeux
Me voilà plaqué contre la porte et plutôt que de l’ouvrir j’y grave des lettres en raclant ma bague :
A T T… R… A P P E … LA
Je me retourne et regarde la tresse ondoyer. J’abandonne la porte et rejoins le hublot. Je fixe la tresse et me laisse happer par ses mouvements, tandis que mes doigts glissent sur la vitre à laquelle l’extrémité de cheveux s’est collée. Des picotements sous mes doigts, la touffe de cheveux perce le verre et vient se lover dans le creux de ma main. La tresse traverse la vitre sans que l’eau n’y passe. Le temps de saisir la main froide de Camilla et nous passons à travers le hublot, de la cabine à un champ d’eau sombre, tractés par la tresse en parallèle de la surface.

Une masse sombre, des milliers de tresses, des éclats blancs qui rompent la surface.
« Camilla, une île…

Eleonor Klène

 

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