Voie d’eau

Le Vaisseau

des jours entiers sans que rien ne se déchire sans ouverture dans l’épaisseur du silence sans houle sans courant interstitiel des jours entiers à contempler des mondes de microscopes, avec leur langage inouï d’invasion des mondes entiers invisibles soudain renversés dans le réel comme un verre de vin sur une nappe

le navire errant sur les eaux pâles dans une torsion secrète de nos nerfs de nos yeux devenus déchiffreurs de signes traqueurs de symptômes dans les corps animaux nos yeux sans sommeil de fantômes nos yeux

et partout sur cette nef des fous dans les reflets de chaque pupille les images d’un ciel trop propre et nos voyages internes nos voyages internés dégoulinant partout la langue morte partout suintant dans l’échancrure des entreponts et nous tous soudain comme nus nous tous comme en sens inverse des aiguilles nous tous tendant encore nos regards de hublots vivants

Images flottantes

porte de la cabine close comme un coffre fort j’entends gueuler le type enfermé à côté dans sa tombe de métal identique à la mienne ou peut-être sur le pont là-haut je l’entends gueuler j’ai rien vu je songe que moi non plus je n’ai rien vu rien aucune île aucun continent aucune des rives possibles de la traversée ou si peu

je songe à chaque visage sans bouche je songe aux visages pareils au mien collés au hublot de toutes les cabines de tous les ponts et j’imagine le profil du vaisseau vu de loin sur la mer avec toutes ses fenêtres et ses fantômes derrière ses fenêtres comme une armée d’insectes aux yeux exorbités guettant dans l’ombre la possibilité d’une terre ou simplement l’horizon

l’horizon disparu depuis des jours l’horizon même devenu simplement un murmure devenu musical peut-être dans une quelconque oreille de marin là-haut une conque une corne de brume ou bien alors dans le silence l’horizon devenu un œil énorme de veilleur d’ombre à la proue mais partout la nuit sans limite la nuit devant nous la coque sans cesse flanquée d’ombre et nos pensées de voyageurs nocturnes lovés dans le parfum des îles perdues nos reflux la nuit nos reflux de cordages de pendaisons intimes la nuit les yeux fermés on voit encore sur les écrans revenir nos jeunesses (comme le temps s’affaisse à contre courant lors que l’on meurt) sur les écrans notre jeunesse Kim Wilde ou tout autre Pythie chantant encore bouche carmin sous le masque on voit aussi à la surface de la mer tous les cinémas le tangage des maisons blanches et l’ivresse de leurs capitaines tandis que la carcasse de notre nef est encore immobile comme dans l’attente

Dissolution

depuis peu quelque chose fait tanguer le corps du Pandaemonium quelque part une urgence encore imperceptible une voie d’eau la brume cliquetant dans les odeurs de fuel une voix chuchotant Et voici devant nous le poème de l’océan entre deux haut-parleurs expectorant des consignes hygiéniques c’est peut-être le mal du cluster le syndrome des confins depuis peu le bateau a viré pourtant reste à bâbord la nuit toujours la nuit mais nous sentons venir une fin

dans la cabine voisine on a cessé de gémir et s’insinuent à présent des sirènes profondes les craquements du bateau gémissements remontant des tréfonds de la cale rien ne retient plus la nef qui tourne sur elle-même et de plus en plus vite au dessus des grandes tombes marines

nos cabines s’emplissent enfin d’une eau claire et d’un chant liquide dissolvant les voix intérieures dissolvant l’attente dissolvant les univers possibles et au-dessus de l’immense donjon de la vague s’élève plus haut encore le navire devenu insecte aux yeux innombrables

Cathy Jurado

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