Couloir C

 

C 533

Le moteur gronde par salves, confinement strict depuis une quinzaine ;
Mon voisin tousse en râles glauques ;
Je scrute le mur en silence ;
Je ne respire plus quand je regarde le mur.
Je m’en rends compte, je cherche l’air comme un poisson hors d’eau.
La nuit, je m’écoute respirer, à force de me concentrer, je ne respire plus, alors j’avale l’air et j’ai peur de ne plus savoir comment on fait et mourir d’asphyxie.
Là, mes jambes sont engourdies, je me lève, je sautille, je saute, je cours dans les 8 m² de la cabine.
Je saute sur le lit, 1, 2, 3, 4 je me lève et j’atterris sur le siège du bureau, comme quand on se laisse tomber en arrière et que des mains à qui on doit faire confiance nous accueillent.
Je tourne sur la chaise, plus vite, de plus en plus vite, je lève les mains comme sur un manège à grande vitesse, en pleine descente, j’atterris violemment sur le mur.
Je transpire, le souffle rapide, je suis prise d’euphorie, je tombe par terre, je rampe sur le sol, j’évite les obstacles, je pousse des cris de guerre en silence.
Je me lève d’un bon, retour sur le lit, je saute, je saute une dernière fois et me laisse tomber allongé sur le dos, je ris franc, je me tords de rire, je pleure, je geins, je sanglote, je regarde le plafond, je le scrute même. Il y a de petites volutes crème qui apparaissent en relief comme sur un papier peint molletonné.
Le voisin tousse, je tourne la tête vers le mur ;
Je ne respire plus.

 

C 303

Je ne pensais pas un jour, me retrouver claquemuré entre 4 murs sans fenêtre, en classe Éco d’un bateau de croisière pompeux et chers en essence, en plein confinement un 1er Avril.
Je voulais faire plaisir à ma mère, qu’on fasse quelque chose ensemble.
Elle voulait « voir du pays » nous sommes en classe éco sans fenêtre.
Ça ne me disait rien qui vaille, mais elle m’avait rétorqué que de toute façon on ne serait jamais dans nos chambres pendant ces deux semaines, alors à quoi bon se ruiner pour une fenêtre alors qu’il y avait les ponts, les transats, la piscine, les restos, la discothèque, les bars et tout ça.
Je n’ai pas persévéré dans ce qui ressemblait à un caprice. J’aurais peut-être dû envisager les événements.
On sort 1 heure, chaque jour, j’ai l’impression de partir en promenade de ma cellule, sauf qu’à 1200 balles la chambre, j’ai l’impression d’être un de ces masos qui bande en refilant les billets à leurs maitresses domina, la jouissance en moins.
La seule bonne chose, c’est que je peux aller voir ma mère la chambre d’à coté via la porte entre nos chambres, on regarde des films et on fait des siestes.

 

C 420 

Cabine C420, ça sonne bien, j’ai une terrasse.
D’une certaine façon, la cabine confinement, c’est un mode de vie, une torture lente, un grand exutoire, un retour à la forme œuf.
La violence terrible du dehors ou son absence.
L’énergie réclusion est très différente de l’énergie être ensemble.
Seule, chaque chose prend une importance et une saveur particulière, une saveur de confinement.
Si quelqu’un toque à ma porte et que je l’ouvre, l’intrusion dans mon cosmos par un autre être humain, c’est comme me casser la gueule, un vertige immense.
J’en suis venu à écrire des notes sur des post-it pour converser avec quelqu’un.
J’ai constaté que je ne me comprends pas toujours très bien, trois jours ou une semaine plus tard. Le dispositif est un succès.
J’enregistre mes réponses sur mon répondeur, j’ai toujours trouvé cocasse de s’appeler soit même et de tomber sur le répondeur. Laisser un message après le bip.
Je passe des heures à répondre et je suis enchanté d’entendre le « ding » du téléphone qui m’annonce un appel en absence et le petit chiffre entouré de rouge qui s’affiche sur l’écran tactile. J’écoute avec attention, je n’en perds pas une miette.
Parfois, je regarde par le hublot, la nuit surtout, la limite de la coque du bateau est moins tangible, le noir englobe tout et la lumière de la lune rend les couleurs et les arêtes des angles plus flous.
Je pense à sauter.
j’irai tranquillement sur la terrasse, en m’étant bien préparé au préalable. Étirements, slip de bain, lunette de plongée.
Je poserais la serviette, bien épaisse et bien blanche sur les garde-corps de la terrasse.
Après, j’avancerais tranquillement jusqu’au bord, les bras en appuis sur le garde-corps, je relèverais une jambe puis l’autre pour les caler à l’extérieur sur l’une des barres horizontales.
Les jambes bien droites, je pencherais légèrement vers l’arrière pour garder l’équilibre. Mon corps reposerait sur le haut de mes cuisses bien appuyées sur la barre la plus haute et sur le creux de mes pieds, mon corps comme une ligne bien arquée vers le ciel. Après, je basculerais mes fesses vers l’arrière dans un geste lent et maîtrisé, le dos droit, les bras dans l’axe de mes oreilles, les mains jointes et bien tendus, je plierais un peu plus les genoux et m’élancerais avec élégance.
Le jour, il y a les dauphins qui sautent et nagent, ils me donnent l’impression d’un peuple extraterrestre avec qui je ne partage plus de sol.
Comment fera-t-on après ?

Marie Gaudou

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