Le Masque

Nuit

Bleus, mer et ciels en murmures implicites.
Bleu, reflet de peau dans le hublot, lueur pâle des veilleuses de coursives.
Bleue, la peau de l’enfant étendu sur la couchette, bleues ses lèvres, ses mains et ses doigts fripés. Il dort, son souffle tranquille glacé. Immergé, il nage dans la sueur que son corps déverse en ruisseaux salés. Bleue mon épaule, mouillé mon corps, l’enfant dans mes bras. Je ne parviens pas à empêcher l’eau de s’écouler de lui, je n’arrive pas à le réveiller. Je me demande si je retiendrai mon souffle ou si je plongerai avec lui au moment de nous noyer. Je le serre dans mes bras, cherche à nous réchauffer, aucun bleu ne nous séparera, pas même celui qui devient noir au fil des heures. Le corps de l’enfant devient liquide, plus léger. Je le berce, imprime des vagues dans son sommeil, le garde à flot.
Bleus les crépuscules et les petits matins, bleue la caresse immonde de la peur quand s’avance la nuit. Si je m’endors, je me réveillerai avec un peu d’écume au bout de mes doigts comme seul adieu.

Jour

C’est notre première croisière, Mâlo travaille sur ce bateau. Être enfermés dans la cabine d’un bateau, être enfermés dans une chambre aux urgences. Des couloirs qui s’enfilent, des bruits de coursive, des chambres où chacun joue sa propre partition. Au début du voyage, Mâlo venait nous chercher quand il débauchait, il nous emmenait sur les ponts, maintenant il ne passe plus qu’en coup de vent, vérifie que nous sommes bien là où il nous a laissés et file. Il ne dort plus avec nous, on le dérange, on le réveille, il travaille.

Nuit

Je fixe le hublot obsédée par les chiffres de formulations sanguines qui s’effondrent. Le sang de l’enfant sera bientôt aussi clair que l’eau que sa peau expire, perspectives en flots ininterrompus. Rouge. L’hémorragie. Son immunité réduite à rien, nous portons des masques. Bleus. Réveillé, il l’arrache, je lui souris, je ne peux pas l’embrasser. Je pose ma joue contre son front, il est brûlant. Je lui prépare un verre d’eau, remue la poudre. Plus de quinze jours que cette foutue fièvre s’accroche. Comme à chaque fois, en lui tendant son verre, je fais le vœu que ce soit la dernière fois, dans six heures, il n’en aura plus besoin, il sera guéri. Je compte les heures, et lorsque la fièvre remonte, je recule mon espoir d’autant.
Rouge la balafre sur mon bras. C’est de ma faute, ma peur exaspère Mâlo. Il ne nous parle plus, il est inquiet.

Jour

Blaireau, ma poignée de cheveux entre ses doigts. Gris ses cris qui claquent, sa douleur et ses reproches, Mâlo m’en veut de ne pas avoir su les protéger. Je suis brisée de ne pouvoir l’apaiser, il souffre de nos impuissances.
Grise la couleur de ma honte, blaireau la couleur de mon échec, mes cheveux arrachés jetés par-dessus bord. L’enfant va mieux aujourd’hui, il court droit devant, derrière son masque, il rit. Il n’entend pas les menaces, je lui souris. Il saute dans mes bras, je l’arrache au sol, le serre contre moi. Nous jouons à débusquer dans les reflets des vagues des indices de créatures sous-marines. On est à deux cycles sans fièvre. L’enfant contre moi, je reste face aux vents. Au-dessous de nous les canots de sauvetage bâchées nous invitent à l’aventure. Mâlo dans mon dos nous repousse vers la cabine, il ne veut pas que nous croisions d’autres passagers. Gris le silence sévère qu’il pose sur l’enfant qui lui tend les bras, et qu’il ignore. Il referme la porte derrière lui sans se retourner, dissimule sa tristesse. Il ne veut pas que je devine qu’il a un peu trop bu. Demain, il ne se souviendra sans doute de rien.

Nuit

Trois cycles sans fièvre. Une joie tamisée diffuse nous tient éveillés. Nous jouons, improvisons une dînette et nous racontons des histoires. Je recule la nuit et le moment de s’endormir. L’enfant s’écroule contre moi, son bras autour de mon cou. Bleu le hublot et la lumière de la coursive. Au-delà, un océan de possibles, trois cycles sans fièvre, je caresse ses cheveux. Depuis plus de quinze nuits, je dors en pointillé, me réveille au moindre de ses soupirs, guette la température de son corps contre le mien. Encore deux heures. Quatre cycles sans fièvre, je m’assoupis comme on baisse sa garde, pour la première fois depuis

Nuit

Quatre cycles et demi. Je me réveille en sursaut, je sens une présence. Une infirmière, très fine avec les cheveux très courts, masquée, se penche sur l’enfant, lui prend la température, je l’interroge du regard dans l’espoir de me rendormir aussitôt. « 36 ». Le corps tiède de l’enfant contre moi. Je me force à articuler, derrière mon masque : Non, vous pouvez lui reprendre s’il vous plaît ? Elle souffle mais elle recommence. « 37,5. ».
Je la remercie d’un regard prête à me rendormir, quatre cycles et demi sans fièvre, je me sens soulagée. Elle hoche la tête. Ses yeux interrogent soudain mes yeux incrédules. Fascinée par les émotions qui passent dans son regard, je me réveille. L’enfant entre nous. Elle n’est plus, derrière son masque, que l’expression de ce qu’elle ressent et qui m’est donné à lire et que je sonde avec une curieuse avidité. Se succèdent l’incrédulité d’abord parce qu’elle s’est méprise sur l’intensité de ma reconnaissance, puis le rejet à l’idée que je viens de tenter de la séduire, la colère d’être piégée dans la lecture que je fais d’elle, enfin la peur à l’idée qu’il lui faudrait réagir, et l’incrédulité à nouveau. Je la libère de cet intense échange en fermant les yeux, feins de me rendormir, lui cache mes contradictions, et une jubilation que nous ne saurions interpréter. Mon masque dissimule mon sourire mais pas l’étirement joyeux de mes yeux. Lorsque je rouvre les paupières, elle n’est plus là.
L’aube s’annonce, et ce matin, je ne ressens aucune crainte.

Jour

Six cycles. Le soleil pénètre par le hublot, s’accorde à notre humeur. L’enfant est en pleine forme, Plus d’une journée est demie qu’il n’a plus de fièvre, pour la première fois depuis que nous avons embarqués, il a ouvert la petite valise de ses jouets que nous avons emmenés. Volubile, et joyeux, il chante en dessinant. Je me tiens dans le soleil, notre cabine est exiguë, trois pas d’un côté, deux de l’autre. L’enfant absorbé, je ne sais pas à quoi m’occuper, j’ai perdu l’habitude de moi durant ces semaines.
Une autre infirmière entre, masquée elle aussi, je l’observe. Le regard qu’elle pose sur l’enfant, étonnée, elle note l’amélioration de son état, m’interroge sans un mot, je hoche la tête en souriant derrière mon masque. Six cycles !
Et je nous vois comme elle nous voit, le désordre de la cabine, les reliefs de nos repas, mes fringues qui me collent au corps encore humide de l‘enfant contre moi, moites de l’odeur de la sueur, mes cheveux emmêlés, ma peau épuisée, mes yeux las.
Elle se penche vers l’enfant
– Vous allez peut-être enfin profiter de votre croisière, le papa va prendre le relai ?
Je l’excuse
– Il n’a pas le temps, il est très
Elle me coupe
– Mâlo ? C’est ça !
J’aurais aimé qu’elle reste encore un peu avec nous.

Jour

Sept cycles et demi. Derrière mon masque je m’applique à contrôler les signaux que donne le reste de mon corps. L’enfant s’est endormi, je ne le vis pas comme une absence. De temps e temps, le souvenir de la nuit m’amuse encore. Le médecin du bateau nous a rendu visite, je l’ai écouté, ses yeux étaient en accord avec ce qu’il disait. Il m’a demandé des nouvelles de Mâlo, je n’en avais pas. Nous avons quand même pris le soleil sur le pont avec l’enfant.
En fin de journée, l’infirmière de cette nuit entre dans notre cabine. Elle est mal à l’aise, son regard est fuyant, elle a beau effectuer des gestes habituels, elle ne se déplace pas de la même façon, elle m’évite. Je pourrais de quelques mots dissoudre ce malaise mais
Mâlo entre dans la cabine, sans frapper, demande à l’infirmière si tout va bien. Elle lève son visage vers lui, hésite dans sa réponse, coule un regard incertain vers moi, et murmure que « oui, tout va bien, l’enfant semble enfin guéri » avant de s’échapper dans le couloir.

Jour

Mâlo ferme son poing, ferme la porte, rien ne masque sa fureur. Dur dans sa haine, il éructe : « Alors même les collègues ? Mêmes les infirmiers ? Tu crois que je n’ai pas vu comment tu le regardais ?»
Je n’ai que le temps de lever mon bras, protéger mon visage, protéger de mon corps notre enfant de ses coups. Mâlo se redresse, se détourne, il ferme la porte derrière lui.
« Si tu sors, je te tue. ».
Mon masque au sol. Je ne le ramasse pas.

Nuit

Neuf cycles.
Un paquet d’algues noires attaché à une corde vient claquer le hublot.
Ça fait longtemps que je vis enfermée.

 

Lise Hëldet

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