TROISIÈME JOUR

 

Déjà trois jours depuis l’annonce du capitaine. Déjà trois jours confinés dans notre cabine qui paraît à présent si minuscule. Les murs immaculés, que je trouvais si plaisants et accueillants à notre arrivée se resserrent au fil des heures et des jours qui passent. Nous sommes plongés dans l’inconnu, sans aucune destination. On ne peut ni sortir de nos cabines, ni même accoster. Déjà trois jours. On ne sait pas ce qu’il se passe dans le monde extérieur, on ne sait pas ce qu’il se passe sur ce bateau. On ne nous dit plus rien. Nos seules informations, on les soutire aux réseaux sociaux depuis nos smartphones, pour le peu que l’on arrive à se connecter. Rien de très engageant. On tourne en rond. On ne trouve rien d’autre à faire que bouquiner ou écrire, avachis sur notre pauvre lit. Chaque jour, le même rituel : le personnel passe par chaque cabine pour déposer des plateaux-repas. On toque à la porte. On attend quelques minutes, puis on récupère le plateau. On dépose le plateau devant la porte une fois que l’on a terminé. Déjà trois jours que la voix du capitaine a résoné dans les haut-parleurs. Déjà trois jours sans aucune nouvelle. Nous sommes enfermés et je sens le poids des tensions s’écraser sur mes épaules. Je vois son regard quand je parle des jours à venir. Je sens son pouls accélérer quand elle s’inquiète. Je sens ses reproches quand elle se blottit dans les draps. Ses mots transpirent la désillusion et l’ennui. Elle ne lâche plus son téléphone, elle espère des nouvelles. Un signe. Partir en croisière, c’était mon idée. Dehors, les vagues s’écrasent contre la coque du bateau. Les nuages recouvrent le ciel. Les rayons du soleil essaient de se frayer un chemin jusqu’à nous. Dedans, le silence, comme un bruit de fond. Le silence, comme une symphonie macabre. Les murmures du personnel. Les pleurs des enfants. Les plaintes de tous ceux qui veulent regagner leur liberté. Chacun évite l’étranger. On évite le contact. De toute façon, on ne peut voir personne. Parler à personne. Rompre ce qui faisait de nous ce qu’on était. Rompre ce qui faisait de nous des êtres humains. On ne communique plus, elle et moi. On a trop peur. On ne se regarde même plus, elle et moi. Nous sommes des parias. Elle. Moi. Nous tous. Aucune ville ne veut de nous. Aucune nouvelle des contaminés sur le bateau. Déjà trois jours on nous a annoncé que les quelques malades seraient placés en quarantaine dans les cabines supérieures. Déjà trois jours on nous a demandé de rester cloîtrés dans nos cabines, le temps que ça se tasse. Que les choses reviennent à la normale. Pour éviter la propagation. Se voir prisonnier de l’océan, ce n’est pas normal. Se voir prisonnier de ses propres pensées, ce n’est pas normal. Rien n’est normal. Plus rien ne sera normal. J’ai beau regarder par la baie vitrée de notre cabine, je ne vois rien de normal. Même la mer refuse d’être normale. La mer sait. La mer ne nous veut plus. La mer nous rejette comme tout le monde. Je ne sais pas où l’on va. Je ne sais pas ce que l’on devient. Déjà trois jours je ne sais plus. Et je ne veux plus savoir.

Déjà trois jours…

Marvin Belkidar

 

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