Vue d’oiseau

Les nuages épais menacent en alternance depuis des semaines. Certains passagers plissent les yeux, fébriles devant cette matière blanche et fluorescente. Pendant des heures, des heures de lutte perdue d’avance. Les mouettes volent bas, contre le vent. Le vert est plus vert dans tout ce gris. Les nuages reculent, c’est ce qu’ils aiment croire.
Christelle a réservé une cabine pour cinq. Pas très spacieuse mais la nécessité des deux hublots s’est faite sentir depuis qu’ils ont viré cargaison. Elle redoute les allers-venues de l’aîné, Nino, qui file en douce en dehors des heures autorisées. Une circulation par étage a été mis en place depuis l’annonce de la quarantaine. Ses deux filles ne trouvent pas la nécessité de sortir tous les jours, encore moins depuis que les pluies rythment la croisière. C’est un luxe que la famille considère d’un autre œil après cet épisode de vacances devenu zone rouge.
Le quotidien s’est silencieusement invité dans la cabine. Les sautes d’humeurs de Nino, les coups dans les murs, les portes qui claquent. Ses pas résonnent dans l’escalier métallique, jusqu’à ce que d’autres sons aigus s’ajoutent à la rumeur du couloir. Cliquetis numériques et chuchotements derrière les portes dispersent les échanges clandestins de consoles de jeux. Des bandes se forment sur chaque pont. Les seuls témoins directs sont les mouettes inlassables de leurs rondes. Elles engagent parfois des descentes plongeantes, s’invitent par surprise dans l’angle mort des passagers autorisés à la balade. D’autres passagers, envieux, jettent un œil hagard depuis leur hublot sur leurs planages désinvoltes. Les défiant dans une pesanteur de plus en plus fatale.
La masse cotonneuse ne laisse plus un seul souvenir du fond bleu. Ses contours comme des déchirures délicates, passage du gris au blanc. Blanc contraste du gris anthracite, variant de l’un à l’autre vers une menace d’orage. Danse joyeuse, humidité réconfortante de la journée toujours recommencée. L’ensemble forme un gris bleu sous lequel la mer vient perdre sa ligne. L’humanité de cette embarcation suspendue à cette tension grise, bleue, puis blanche. Dans un roulement incessant, les masses grises deviennent palpables, corps tendus par la promesse d’un éclat bruyant. Les yeux ronds comme ceux des animaux, regroupés derrière le verre concave de la cabine, seule possibilité d’un ailleurs.
Une bande du pont C s’est réunie aux autres dans les escalier. L’un d’eux reste imperturbable malgré les bousculades. Lancé dans une partie de jeu vidéo, un autre la suit par-dessus son épaule. Les joueurs et les vendeurs mélangés tout au long des marches métalliques. Des bruits sourds commencent à couvrir la bande-son du jeux vidéo. Une chaussure cogne le métal, une main gifle. Doigts frétillant sur les boutons de la console, sourcils froncés et yeux plantés dedans. Des bouches postillonnent de la bave et du sang sous le coup d’un coude planté vertical. Les coups de pieds s’entrechoquent dans une mêlée, glissant par-dessus ceux restés assis, comme un poulpe qui suffoque. Un corps tombe sur le dos du joueur, le fait se recroqueviller violemment sur lui-même. La console arrachée des mains percute l’arcade. Elle émet un <gnhiii > faiblard, les glaires brûlent la cloison nasale. Les visages exhibent des paupières rougies, des filets de sang s’échappent des cris sourds. Un bras saisit un mollet, le retient dans l’angle de son coude. D’autres se dégagent, filent dans les poursuites. Quelques silhouettes guettent encore le moment d’une deuxième charge. Puis il semble que les chocs contre le métal trouvent un écho plus rare. Le tonnerre et les premières gouttes de pluie finissent de disperser les bandes. Nino tente de se remettre debout, sent son pied qui glisse dans l’escalier mouillé.
Christelle, restée de l’autre côté de la porte, attend le retour du fils au visage tuméfié. Ses filles marchent sur le pont A, zigzaguant entre les flaques de pluie. Les petites stèles argentées du pont. Un oiseau y prend ses quartiers, impassible, y trempe le bec et arrose son plumage. Elles le remarquent, fixent cette double image de l’oiseau et du reflet. Le blanc des plumes irradie leurs yeux, à nouveau fluorescent après la fuite des nuages.

Eléa Terodde

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