Sur la mer vineuse

 

1

C’est sans vin. Voici le déchirant récit post-alcoolique. J’aurais pu faire preuve d’anticipation. Le capitaine nous a un peu tous pris de court. Il nous a parlé à quatre reprises. Toujours par voie métallique. Progressivement son ton a changé. Il est passé du martial au marxisme, de l’appel aux armes à la nationalisation. C’était beau. Voix métallique, yeux clairs sur cravate bleue… Rouge ? Le marxisme, la cravate : quelque chose de spéculatif. Les trémolos de sa voix se voulaient communicatifs. Certains ont avoué avoir pleuré d’aise. C’était sans fin. Ils nous ont dit de prendre notre mal en patience, ils n’ont pas compris que le mal était la patience elle-même. Mon vase clos, c’est du treize mètres carrés sécurisés. Un judas nous observe. Je ne piétinerai plus. Je suis civique, je suis personne. Je m’éveille sans contusion. Fini l’allumage de mégot esseulé dans cendar surchargé. Je séjourne dans une cellule de dégrisement à durée illimitée. Certains ont avoué avoir du mal à bouffer, d’autres à vivre. Le marxisme a encore du chemin à faire. Moi, je suis civique. Pour le bien commun je ne fume presque plus. On me mène à la baguette, direction l’abattoir. Cigarette du matin, cigarette du soir. Mon plafond est un tambour. La petite cohorte de baskets neuves patauge à toute heure du jour. Ça résonne et ça pose un petit problème de libre-arbitre. Les gens agissent avec mimétisme. Les gens s’emmerdent. Je ne bois plus, je ne fume plus, je ne baise plus. Ça pourrait être probant. Ça pourrait. Les joggeurs me refusent l’expérience monacale. Moi, je suis civique, j’ouvre Les Carnets du Sous-Sol en me persuadant de vivre une expérience extraordinaire. Ça se surmonte. C’est peut-être mémorable, ça s’analysera en temps voulu. Nous sommes tous potentiellement des êtres historiques : les trémolos métalliques du capitaine, les martèlements plantaires du dessus, la mélodie en sous-sol au bout de mes doigts. Ça se débattra. Notre navire glisse à la dérive. C’est précieux. Notre passeport pour l’histoire. Nous tombons de Charybde en Scylla : deux chaises, un cul. Ma voisine crie très fort la nuit. Son mec beaucoup moins. Il procède surtout par onomatopées. Elle, elle donne plus dans le déballage. Ça manque d’esthétique. On serait en droit d’en attendre plus. Des couteaux, des pleurs, la tragédie grecque. Ici, quelque chose de fade, sans relief. Ça s’engueule bruyamment, sans vaisselles cassées, comme grenouilles avant orage. Ça se réconcilie tout aussi bruyamment, rituellement. Les couples se remettent à baiser. Les gens s’emmerdent. L’ennui est viral. Des filles se rappellent à mon souvenir. Relation de cause à effet. Ça ne porte pas à conséquence. Ligoté à mon lit, je leur réponds à toutes, amoureusement. Je réponds avec amour. Tu t’emmerdes ? Elles font alors vœu de silence. On applaudit d’anciens parias que l’on oubliera sitôt la tempête passée. La part belle leur est donnée. Moi, le coupable, je règne sur mon réduit. J’ai Dostoïevski, mon brancard sans cendar, ma fenêtre ouverte sur des cieux étales, des eaux vineuses et des horloges sans aiguilles. Vous êtes vous, je suis moi. A tout point semblables. Je sens le long de mon dos la pression magnétique de vos pas, de vos voix, de tous vos déroutes-minutes que j’apprends à haïr chaque jour, à force de m’aplatir. Il m’arrive encore de tousser. Je m’excuse pour cela. De la suie continue de séjourner dans mes poumons. C’est une affaire qui se règle. Déjà je ne fume presque plus. Je suis civique. Vous serez bientôt tout à fait tranquilles. Nous avons le temps. Une journée d’été. Dix ans. Il nous reste encore de beaux jours à vivre ensemble.

2

Libertad ! Libertà ! Freedom ! Il n’y a pas d’autres mots. C’est le grand vacarme. Un grand frémissement. Je l’entends venir à mes oreilles des cabines voisines. Toutes les têtes s’effondrent au bord de l’eau. Notre navire flotte sur un sentiment d’allégresse. Il semble voler. Tous les tracas de la veille, rétrogradés vers la catégorie des considérations dérisoires. La crise climatique. Le mépris de classe. L’agonie du service public. L’entraide. Les héros du quotidien… On bannit les préoccupations. On peut de nouveau se balancer des vacheries. Ou bien se casser la gueule. On jette aux cochons les méditations des dernières semaines. C’est notre rôle à remplir en tant que survivants. C’est ce que le monde attend de nous. C’est la Libertà, la course à la vie, le moi-je. Nous ne nous agiterons plus tout seul, les orteils et les fesses, coincés entre baskets de marque bon marché et moule-bite pour short de jogging aérodynamique. Nous pouvons de nouveau regarder notre reflet dans des vitres qui se sont remises à faire le trottoir. Nous pouvons de nouveau nous payer un tas de choses indispensables. Nous arpentons le pont de manière urbaine. Nous ne sommes plus soumis au dictât vestimentaire des ensembles et tenues de sport. C’est l’été. Les jambes et les jupes s’expriment de nouveau. Il faut vivre, comprenons-le. Freedom ! Vive la vie. On ne se saute pas dans les bras, mais on ose quand même le sourire civique. Certains passagers à l’abstinence imposée se paient le luxe de petites phrases de compensation à l’adresse des jupes et des jambes. C’est pas si grave. Ils ont le droit, ils ont gagné. Nous sommes tous des vainqueurs. Des codétenus libres. La crise a fait de nous de nouveaux Hommes. Des Hommes neufs. Nous voilà transformés en personnes averties. Nous nous dirigeons vers la consommation la plus proche pour trinquer à cela. « On se serre la main ? On s’embrasse ? Check du coude ?  Allez, on s’en fout, viens dans mes bras ! » C’est vrai qu’on a gagné. C’est notre coupe du monde à nous. Nous voilà devenus invincibles. Nous pouvons nous payer le luxe de vivre exactement de la même façon qu’avant. Avant quoi ? Avant ça. Un petit événement. Une petite parenthèse. Un souvenir. Un truc à balayer d’un revers de main et ayant disparu en un claquement de doigts. Même les morts nous deviennent sympathiques : nous n’en ferons jamais partie. Les pauvres, si prêts du but… Ça s’effondre encore, mais dans des cris de joie. Les cadavres n’effraient plus personne. C’est la fin. La Libertad. Mon coiffeur m’avait prévenu. Une bonne guerre et puis voilà. La bombe atomique. Le monde à l’arrêt. Il paraît qu’on était en guerre. J’avais blindé mon hublot d’angoisses. Je pointais le nez dans la crainte qu’une merde me tombe sur le râble. Ça avait ranimé tous les vieux tocs. La cérémonie du miroir, et celle de la lumière, et celle du lavage de main. La totale, quoi. A présent, bombons le torse ! Les chiffres ne me font presque plus peur. Tu verras. Plus rien à craindre. Achilles. Invulnérables. Cette vieille peau invisible n’aura pas eu la notre. Claquons des talons et titubons. Tu verras. Ça sera bien. Une éternité que l’on n’a pas pris de demis en terrasse avec le sentiment d’entrer en résistance. Tu verras, la vie aura un goût différent. No pasaran. La liberté. Acidulée.

Nathan Devillard

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