E.M.I. //

Son dernier souffle est un animal sans corps et translucide, une expiration humide qui se faufile dans le mince interstice entre sa langue et ses dents encore nacrées.
Une bulle d’air qui monte au plafond comme une méduse, son ombrelle de mercure s’y déploie paresseusement.

La rêveuse est en position allongée les yeux mi-clos, le drap amidonné froissé autour de son corps nu.
Une sculpture antique de 13,7 milliards d’années et quelques battements de cœur.

Du couloir, elle n’entend plus que les sons diffus et légèrement étouffés de l’activité des humains, non humains, fantômes et autres entités subtiles et indéterminées.
Une sorte de bourdonnement bleu, aquatique.
Des chants de baleines, d’échos en réverbérations dans la coque viennent s’y ajouter et s’enroulent dans le pavillon de son oreille pour y former une sorte de chœur, une forme d’encouragement murmuré.

L’haleine-phalène papillonne maintenant frénétiquement autour de l’ampoule basse consommation de la cabine. Assez vite, ou disons au bout d’un temps certain, ça clignote de flashs noirs et les ombres se font bruissantes et animées dans l’espace clos et parfait de ces 3X3 m².
La porte est close, la pièce aveugle. La fenêtre est remplacée par un écran qui projette en temps réel l’horizon capté par une caméra fixée à la proue du bateau.
À force de regarder l’écran disons, ses yeux mi-clos flottant au-dessus de son propre corps, elle pourrait y voir apparaître des formes, de la neige qui danse, qui finirait par faire signe.
Des poèmes et des déflagrations fossiles, des paréidolies de souvenirs, des images aux contours flous de vies passées ou à venir, dans un montage spirite, abusant de hors champs et de plans-séquence au ralenti, rembobinés et ré-accélérés.
Des enfants d’enfants, frères et sœurs qui courent sur une plage, des cristaux de silence qui éclatent, des mains vieilles qui montrent d’étranges formation de nuages, des milliers de visages qui se superposent, des vagues, de l’écume, un chien aimé et pleuré qui apparait et disparait.
Des scènes vécues ou inventées se succèdent ainsi puis un semblant de chronologie émerge du brouillon général.

Une masse qui découpe l’horizon.
Une obscène forme flottante, un bateau-monstre, immense, ridicule.
2747 Cabines, 22 restaurants, 4 piscines, un paquebot.
Une foule sur le quai qui joue des coudes, l’attente sous le soleil, une chaleur inhabituelle pour la saison, puis des milliers de personnes qui s’y engouffrent, comme aspirées par le navire.
Parmi elles, quelqu’un qui me ressemble étrangement s’arrête sur le pont, elle déchiffre les gros caractères peints sur la coque, elle y lit le nom PANDEMONIUM.

 

Bertrand Secret

 

 

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