25 pas

J’ai étendu légèrement mon périmètre de déambulation. Je n’ose pas encore m’éloigner tout à fait du campement, et surtout du paquebot amarré juste en face. Aujourd’hui, je me suis laissée entraîner sur les traces d’une sorte de dodo croisé à une huppe aux plumes chatoyantes. Il sautillait pour s’envoler, mais son gros corps de poulet le retenait au sol. Malgré la faim qui me tenaillait — les portions de nourriture se réduisent à peau de chagrin de jour en jour — je ne songeais pas à la prendre en chasse. Je la suivais à la manière d’une enfant qui poursuit un papillon venu chatouiller sa curiosité.

Pendant quelques instants, j’avais alors quitté cette île de malheur, j’oubliais les disputes pour les rations d’eau, de riz et surtout cette douleur lancinante qui est devenue partie intégrante de mon corps. J’étais une fillette insouciante qui s’émerveille devant les étrangetés que portent en son sein la nature. Je n’avais qu’une préoccupation : caresser les plumes chatoyantes du dodo-huppe. Jusqu’à ce qu’un cri, suivi d’autres, me ramènent sur l’île. Une nouvelle dispute débutait. Je réalisais alors seulement que je n’apercevais plus vraiment le camp. J’eus peur, la peur panique qu’ils partent sans moi. C’était ce dont il était toujours question. Ceux qui voulaient reprendre les eaux à la recherche d’une terre habitée et ceux qui voulaient explorer l’île et s’y installer jusqu’à ce que des secours venus d’on ne sait où, viennent à nous. Moi, je n’avais pas d’opinion. J’arrivais tout juste à me réhabituer au fait de marcher à l’air libre. Un pas après l’autre.

Je n’ai qu’une crainte : voir un matin le navire, mon ancre dans ce monde où je ne parviens plus à distinguer les rêves de la réalité, parti.

Le soleil paraissait ne s’être jamais couché sur l’île. On y voyait clair comme en plein jour, les visages où la sueur perlée et les mouvements désordonnés des uns et des autres. On n’entendait pléthore d’ordres de toutes parts, se contredisant : « Direction la crique pour mettre à l’abri ce qui reste à sauver. » « Non, jetez du sable ! Remplissez les bassines de sable! » « Non, utilisez les couvertures ! » Il n’était plus question de suivre Manuel ou Mam’s. Les rivalités qui animaient les deux factions s’annihilaient devant les flammes engloutissant l’île toute entière.

La terreur avait commencé bien avant l’explosion du moteur du Pandemonium, qui n’avait rien d’accidentel. À force de disputes, on s’était tout simplement déclaré la guerre.

Amy Tounkara
— Atelier Extra! 2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s