A la mer

Ses épaules oscillent, plongent et rebondissent dans l’eau glacée. Parfois l’écume lui remonte jusqu’au col avant qu’une poussée la ramène entre ciel et eau. Le sillage est sa dernière attache au paquebot imperturbable qui s’enfonce dans l’horizon.

Le silence inorganique a remplacé le bruit des machines, les pas du couloir, les murmures inquiets, les grincements de hublots que l’on ouvre dix fois par jour pour renouveler l’air des cabines et que l’on ferme autant de fois pour échapper aux embruns. C’est par là qu’elle est passée. Maintenant, la bouteille est seule, abandonnée quelque part entre San Antonio et Valparaiso. El Nino lui fait des avances, lui promet le grand large, un Pacifique sans limite, loin des contaminés. Elle accepte.

Un jour, une nuit.

L’océan, toujours lui. Dans chacune de ses gouttes grouillent des millions de virus. Minuscules, inconnus, dissimulés. Ils sont partout chez eux. Qu’un mutant se trouve au bon endroit, au bon moment, et le monde se dérègle. Ici, ils attendent l’infortunée cellule dont ils dévieront l’histoire. La bouteille n’est rien pour eux. En revanche, elle fait le bonheur de microalgues et de larves qui se fixent à la hâte sur ce radeau inespéré. Vite avant que la compétition ne commence, croître et se multiplier.

Un nouveau jour.

Attaque de mouette. Un éclat de soleil a tapé dans l’œil jaune et affamé du volatile. Lui aussi a perdu son navire. Première tentative, néant. L’oiseau reprend de la hauteur. Deuxième tentative, égratigne le liège d’un coup furieux. Troisième tentative, soulève le bouchon mais la bouteille tient bon, retombe à la verticale, aussi droite et admirable qu’un plongeur d’Acapulco. Après quelques gesticulations, la bouteille retrouve son cap.

Une nuit.

L’air tremble à peine. La bouteille franchit une crête et la vague se met à luire. La mer est un paysage serein où chaque ondulation crée une lueur bleutée. Le bal des dinoflagellés est une réponse aux étoiles. Le courant s’incline, se courbe et revient vers les terres.

De nouveau le jour.

La terre est au bout. Pas une terre vierge mais une plage parsemée de bungalows de vacances et de bateaux retournés. Le bout du voyage. Le soleil est haut quand la bouteille est poussée vers le rivage. Trois fois, elle dérape et retourne en arrière, trois fois, une vague la rattrape et la ramène sur l’arène roulante.

De loin, l’enfant devine un reflet sur le sable humide. Il traverse la largeur de la plage et s’accroupit. Comme dans les livres d’aventure, la bouteille contient un rouleau de papier. Le garçon jette un coup d’œil alentour, saute sur ses pieds, son butin contre lui, et se précipite à l’abri du auvent qui garde sa maison. Après avoir imaginé les mille trésors que cette carte de pirate va lui dévoiler, il s’attèle à l’ouverture, grincement par grincement, jusqu’à l’emporter sur le bouchon. Armé d’un bâton, il tire le papier par le goulot. L’opération est délicate. Enfin, la respiration en suspens, il découvre une écriture grande, irrégulière, si semblable à la sienne.

« Mon nom est Penny. Je suis sur un grand bateau. On ne peut plus sortir des cabines alors je m’ennuie beaucoup. J’ai déjà fait tous les jeux. J’aimerais bien trouver un nouvel ami … »

Une grande ombre couvre la feuille et l’enfant tourne vers sa mère un visage ravi.

« Regarde ce que j’ai trouvé ! »

La mère se penche pour examiner la découverte de son fils et reconnait en haut de la feuille le nom du paquebot, magnifiquement typographié. Un nom funeste.

« Lâche ça, crie-t-elle avec horreur. Et viens vite te laver les mains. »

Meritxell Argence
— Atelier Extra! 2020

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