E.M.I. //

Son dernier souffle est un animal sans corps et translucide, une expiration humide qui se faufile dans le mince interstice entre sa langue et ses dents encore nacrées.
Une bulle d’air qui monte au plafond comme une méduse, son ombrelle de mercure s’y déploie paresseusement.

La rêveuse est en position allongée les yeux mi-clos, le drap amidonné froissé autour de son corps nu.
Une sculpture antique de 13,7 milliards d’années et quelques battements de cœur.

Du couloir, elle n’entend plus que les sons diffus et légèrement étouffés de l’activité des humains, non humains, fantômes et autres entités subtiles et indéterminées.
Une sorte de bourdonnement bleu, aquatique.
Des chants de baleines, d’échos en réverbérations dans la coque viennent s’y ajouter et s’enroulent dans le pavillon de son oreille pour y former une sorte de chœur, une forme d’encouragement murmuré.

L’haleine-phalène papillonne maintenant frénétiquement autour de l’ampoule basse consommation de la cabine. Assez vite, ou disons au bout d’un temps certain, ça clignote de flashs noirs et les ombres se font bruissantes et animées dans l’espace clos et parfait de ces 3X3 m².
La porte est close, la pièce aveugle. La fenêtre est remplacée par un écran qui projette en temps réel l’horizon capté par une caméra fixée à la proue du bateau.
À force de regarder l’écran disons, ses yeux mi-clos flottant au-dessus de son propre corps, elle pourrait y voir apparaître des formes, de la neige qui danse, qui finirait par faire signe.
Des poèmes et des déflagrations fossiles, des paréidolies de souvenirs, des images aux contours flous de vies passées ou à venir, dans un montage spirite, abusant de hors champs et de plans-séquence au ralenti, rembobinés et ré-accélérés.
Des enfants d’enfants, frères et sœurs qui courent sur une plage, des cristaux de silence qui éclatent, des mains vieilles qui montrent d’étranges formation de nuages, des milliers de visages qui se superposent, des vagues, de l’écume, un chien aimé et pleuré qui apparait et disparait.
Des scènes vécues ou inventées se succèdent ainsi puis un semblant de chronologie émerge du brouillon général.

Une masse qui découpe l’horizon.
Une obscène forme flottante, un bateau-monstre, immense, ridicule.
2747 Cabines, 22 restaurants, 4 piscines, un paquebot.
Une foule sur le quai qui joue des coudes, l’attente sous le soleil, une chaleur inhabituelle pour la saison, puis des milliers de personnes qui s’y engouffrent, comme aspirées par le navire.
Parmi elles, quelqu’un qui me ressemble étrangement s’arrête sur le pont, elle déchiffre les gros caractères peints sur la coque, elle y lit le nom PANDEMONIUM.

 

Bertrand Secret

 

 

Sur la mer vineuse

 

1

C’est sans vin. Voici le déchirant récit post-alcoolique. J’aurais pu faire preuve d’anticipation. Le capitaine nous a un peu tous pris de court. Il nous a parlé à quatre reprises. Toujours par voie métallique. Progressivement son ton a changé. Il est passé du martial au marxisme, de l’appel aux armes à la nationalisation. C’était beau. Voix métallique, yeux clairs sur cravate bleue… Rouge ? Le marxisme, la cravate : quelque chose de spéculatif. Les trémolos de sa voix se voulaient communicatifs. Certains ont avoué avoir pleuré d’aise. C’était sans fin. Ils nous ont dit de prendre notre mal en patience, ils n’ont pas compris que le mal était la patience elle-même. Mon vase clos, c’est du treize mètres carrés sécurisés. Un judas nous observe. Je ne piétinerai plus. Je suis civique, je suis personne. Je m’éveille sans contusion. Fini l’allumage de mégot esseulé dans cendar surchargé. Je séjourne dans une cellule de dégrisement à durée illimitée. Certains ont avoué avoir du mal à bouffer, d’autres à vivre. Le marxisme a encore du chemin à faire. Moi, je suis civique. Pour le bien commun je ne fume presque plus. On me mène à la baguette, direction l’abattoir. Cigarette du matin, cigarette du soir. Mon plafond est un tambour. La petite cohorte de baskets neuves patauge à toute heure du jour. Ça résonne et ça pose un petit problème de libre-arbitre. Les gens agissent avec mimétisme. Les gens s’emmerdent. Je ne bois plus, je ne fume plus, je ne baise plus. Ça pourrait être probant. Ça pourrait. Les joggeurs me refusent l’expérience monacale. Moi, je suis civique, j’ouvre Les Carnets du Sous-Sol en me persuadant de vivre une expérience extraordinaire. Ça se surmonte. C’est peut-être mémorable, ça s’analysera en temps voulu. Nous sommes tous potentiellement des êtres historiques : les trémolos métalliques du capitaine, les martèlements plantaires du dessus, la mélodie en sous-sol au bout de mes doigts. Ça se débattra. Notre navire glisse à la dérive. C’est précieux. Notre passeport pour l’histoire. Nous tombons de Charybde en Scylla : deux chaises, un cul. Ma voisine crie très fort la nuit. Son mec beaucoup moins. Il procède surtout par onomatopées. Elle, elle donne plus dans le déballage. Ça manque d’esthétique. On serait en droit d’en attendre plus. Des couteaux, des pleurs, la tragédie grecque. Ici, quelque chose de fade, sans relief. Ça s’engueule bruyamment, sans vaisselles cassées, comme grenouilles avant orage. Ça se réconcilie tout aussi bruyamment, rituellement. Les couples se remettent à baiser. Les gens s’emmerdent. L’ennui est viral. Des filles se rappellent à mon souvenir. Relation de cause à effet. Ça ne porte pas à conséquence. Ligoté à mon lit, je leur réponds à toutes, amoureusement. Je réponds avec amour. Tu t’emmerdes ? Elles font alors vœu de silence. On applaudit d’anciens parias que l’on oubliera sitôt la tempête passée. La part belle leur est donnée. Moi, le coupable, je règne sur mon réduit. J’ai Dostoïevski, mon brancard sans cendar, ma fenêtre ouverte sur des cieux étales, des eaux vineuses et des horloges sans aiguilles. Vous êtes vous, je suis moi. A tout point semblables. Je sens le long de mon dos la pression magnétique de vos pas, de vos voix, de tous vos déroutes-minutes que j’apprends à haïr chaque jour, à force de m’aplatir. Il m’arrive encore de tousser. Je m’excuse pour cela. De la suie continue de séjourner dans mes poumons. C’est une affaire qui se règle. Déjà je ne fume presque plus. Je suis civique. Vous serez bientôt tout à fait tranquilles. Nous avons le temps. Une journée d’été. Dix ans. Il nous reste encore de beaux jours à vivre ensemble.

2

Libertad ! Libertà ! Freedom ! Il n’y a pas d’autres mots. C’est le grand vacarme. Un grand frémissement. Je l’entends venir à mes oreilles des cabines voisines. Toutes les têtes s’effondrent au bord de l’eau. Notre navire flotte sur un sentiment d’allégresse. Il semble voler. Tous les tracas de la veille, rétrogradés vers la catégorie des considérations dérisoires. La crise climatique. Le mépris de classe. L’agonie du service public. L’entraide. Les héros du quotidien… On bannit les préoccupations. On peut de nouveau se balancer des vacheries. Ou bien se casser la gueule. On jette aux cochons les méditations des dernières semaines. C’est notre rôle à remplir en tant que survivants. C’est ce que le monde attend de nous. C’est la Libertà, la course à la vie, le moi-je. Nous ne nous agiterons plus tout seul, les orteils et les fesses, coincés entre baskets de marque bon marché et moule-bite pour short de jogging aérodynamique. Nous pouvons de nouveau regarder notre reflet dans des vitres qui se sont remises à faire le trottoir. Nous pouvons de nouveau nous payer un tas de choses indispensables. Nous arpentons le pont de manière urbaine. Nous ne sommes plus soumis au dictât vestimentaire des ensembles et tenues de sport. C’est l’été. Les jambes et les jupes s’expriment de nouveau. Il faut vivre, comprenons-le. Freedom ! Vive la vie. On ne se saute pas dans les bras, mais on ose quand même le sourire civique. Certains passagers à l’abstinence imposée se paient le luxe de petites phrases de compensation à l’adresse des jupes et des jambes. C’est pas si grave. Ils ont le droit, ils ont gagné. Nous sommes tous des vainqueurs. Des codétenus libres. La crise a fait de nous de nouveaux Hommes. Des Hommes neufs. Nous voilà transformés en personnes averties. Nous nous dirigeons vers la consommation la plus proche pour trinquer à cela. « On se serre la main ? On s’embrasse ? Check du coude ?  Allez, on s’en fout, viens dans mes bras ! » C’est vrai qu’on a gagné. C’est notre coupe du monde à nous. Nous voilà devenus invincibles. Nous pouvons nous payer le luxe de vivre exactement de la même façon qu’avant. Avant quoi ? Avant ça. Un petit événement. Une petite parenthèse. Un souvenir. Un truc à balayer d’un revers de main et ayant disparu en un claquement de doigts. Même les morts nous deviennent sympathiques : nous n’en ferons jamais partie. Les pauvres, si prêts du but… Ça s’effondre encore, mais dans des cris de joie. Les cadavres n’effraient plus personne. C’est la fin. La Libertad. Mon coiffeur m’avait prévenu. Une bonne guerre et puis voilà. La bombe atomique. Le monde à l’arrêt. Il paraît qu’on était en guerre. J’avais blindé mon hublot d’angoisses. Je pointais le nez dans la crainte qu’une merde me tombe sur le râble. Ça avait ranimé tous les vieux tocs. La cérémonie du miroir, et celle de la lumière, et celle du lavage de main. La totale, quoi. A présent, bombons le torse ! Les chiffres ne me font presque plus peur. Tu verras. Plus rien à craindre. Achilles. Invulnérables. Cette vieille peau invisible n’aura pas eu la notre. Claquons des talons et titubons. Tu verras. Ça sera bien. Une éternité que l’on n’a pas pris de demis en terrasse avec le sentiment d’entrer en résistance. Tu verras, la vie aura un goût différent. No pasaran. La liberté. Acidulée.

Nathan Devillard

Vue d’oiseau

Les nuages épais menacent en alternance depuis des semaines. Certains passagers plissent les yeux, fébriles devant cette matière blanche et fluorescente. Pendant des heures, des heures de lutte perdue d’avance. Les mouettes volent bas, contre le vent. Le vert est plus vert dans tout ce gris. Les nuages reculent, c’est ce qu’ils aiment croire.
Christelle a réservé une cabine pour cinq. Pas très spacieuse mais la nécessité des deux hublots s’est faite sentir depuis qu’ils ont viré cargaison. Elle redoute les allers-venues de l’aîné, Nino, qui file en douce en dehors des heures autorisées. Une circulation par étage a été mis en place depuis l’annonce de la quarantaine. Ses deux filles ne trouvent pas la nécessité de sortir tous les jours, encore moins depuis que les pluies rythment la croisière. C’est un luxe que la famille considère d’un autre œil après cet épisode de vacances devenu zone rouge.
Le quotidien s’est silencieusement invité dans la cabine. Les sautes d’humeurs de Nino, les coups dans les murs, les portes qui claquent. Ses pas résonnent dans l’escalier métallique, jusqu’à ce que d’autres sons aigus s’ajoutent à la rumeur du couloir. Cliquetis numériques et chuchotements derrière les portes dispersent les échanges clandestins de consoles de jeux. Des bandes se forment sur chaque pont. Les seuls témoins directs sont les mouettes inlassables de leurs rondes. Elles engagent parfois des descentes plongeantes, s’invitent par surprise dans l’angle mort des passagers autorisés à la balade. D’autres passagers, envieux, jettent un œil hagard depuis leur hublot sur leurs planages désinvoltes. Les défiant dans une pesanteur de plus en plus fatale.
La masse cotonneuse ne laisse plus un seul souvenir du fond bleu. Ses contours comme des déchirures délicates, passage du gris au blanc. Blanc contraste du gris anthracite, variant de l’un à l’autre vers une menace d’orage. Danse joyeuse, humidité réconfortante de la journée toujours recommencée. L’ensemble forme un gris bleu sous lequel la mer vient perdre sa ligne. L’humanité de cette embarcation suspendue à cette tension grise, bleue, puis blanche. Dans un roulement incessant, les masses grises deviennent palpables, corps tendus par la promesse d’un éclat bruyant. Les yeux ronds comme ceux des animaux, regroupés derrière le verre concave de la cabine, seule possibilité d’un ailleurs.
Une bande du pont C s’est réunie aux autres dans les escalier. L’un d’eux reste imperturbable malgré les bousculades. Lancé dans une partie de jeu vidéo, un autre la suit par-dessus son épaule. Les joueurs et les vendeurs mélangés tout au long des marches métalliques. Des bruits sourds commencent à couvrir la bande-son du jeux vidéo. Une chaussure cogne le métal, une main gifle. Doigts frétillant sur les boutons de la console, sourcils froncés et yeux plantés dedans. Des bouches postillonnent de la bave et du sang sous le coup d’un coude planté vertical. Les coups de pieds s’entrechoquent dans une mêlée, glissant par-dessus ceux restés assis, comme un poulpe qui suffoque. Un corps tombe sur le dos du joueur, le fait se recroqueviller violemment sur lui-même. La console arrachée des mains percute l’arcade. Elle émet un <gnhiii > faiblard, les glaires brûlent la cloison nasale. Les visages exhibent des paupières rougies, des filets de sang s’échappent des cris sourds. Un bras saisit un mollet, le retient dans l’angle de son coude. D’autres se dégagent, filent dans les poursuites. Quelques silhouettes guettent encore le moment d’une deuxième charge. Puis il semble que les chocs contre le métal trouvent un écho plus rare. Le tonnerre et les premières gouttes de pluie finissent de disperser les bandes. Nino tente de se remettre debout, sent son pied qui glisse dans l’escalier mouillé.
Christelle, restée de l’autre côté de la porte, attend le retour du fils au visage tuméfié. Ses filles marchent sur le pont A, zigzaguant entre les flaques de pluie. Les petites stèles argentées du pont. Un oiseau y prend ses quartiers, impassible, y trempe le bec et arrose son plumage. Elles le remarquent, fixent cette double image de l’oiseau et du reflet. Le blanc des plumes irradie leurs yeux, à nouveau fluorescent après la fuite des nuages.

Eléa Terodde

À Laïka

 

3 novembre 1957 – capsule, intérieur nuit. Laïka pèse environ cinq kilos. Elle a été entraînée pendant de longues journées avant d’être installée dans sa capsule avec hublot à bord de l’engin spatial Spoutnik 2.

4 juin 2020 – cabine en déshérence, intérieur jour. Légèrement dégradé, blanc cassé à blanc jauni, quasi monochrome, le pvc recouvre ma cabine du sol au plafond. Étudiée pour une optimisation drastique des moindres recoins : décoration absente, couchette sommaire, décors pour l’ennui, j’veux pas désespérer, je m’oblige à garder le cap d’une mince espérance, je rêve à d’autres conquêtes.

Son cœur s’est emballé de façon spectaculaire suite au décollage. Elle aurait mis trois heures à retrouver un rythme cardiaque normal.

J’ai rusé, je l’ai caché derrière mes sacs et son panier. Maintenant, je m’sens surtout minable ; lui épargner la cage en m’évitant de payer un ticket, c’était l’idée, avec ce qu’il faut de croquettes, un peu d’eau et une litière de fortune, c’était jouable, ça ne devait durer que quelques heures, le temps de la traversée.

Trois heures, probablement le temps nécessaire pour que les failles de fabrication de l’engin spatial génèrent des conséquences : surchauffe exponentielle.

Mais voilà, le bateau est immobilisé et je n’aurai bientôt plus de croquettes.

Laïka est morte après sept heures d’agonie.

Il ne tiendra pas longtemps.

En France, un an après sa disparition, un monument a été érigé à son effigie au cimetière des animaux de Villepinte. Sur la stèle, on lit : « À Laïka et ses semblables, morts sans sépultures, martyrs des grandes traversées. »

Chloé Baudry

Laïka

 

TROISIÈME JOUR

 

Déjà trois jours depuis l’annonce du capitaine. Déjà trois jours confinés dans notre cabine qui paraît à présent si minuscule. Les murs immaculés, que je trouvais si plaisants et accueillants à notre arrivée se resserrent au fil des heures et des jours qui passent. Nous sommes plongés dans l’inconnu, sans aucune destination. On ne peut ni sortir de nos cabines, ni même accoster. Déjà trois jours. On ne sait pas ce qu’il se passe dans le monde extérieur, on ne sait pas ce qu’il se passe sur ce bateau. On ne nous dit plus rien. Nos seules informations, on les soutire aux réseaux sociaux depuis nos smartphones, pour le peu que l’on arrive à se connecter. Rien de très engageant. On tourne en rond. On ne trouve rien d’autre à faire que bouquiner ou écrire, avachis sur notre pauvre lit. Chaque jour, le même rituel : le personnel passe par chaque cabine pour déposer des plateaux-repas. On toque à la porte. On attend quelques minutes, puis on récupère le plateau. On dépose le plateau devant la porte une fois que l’on a terminé. Déjà trois jours que la voix du capitaine a résoné dans les haut-parleurs. Déjà trois jours sans aucune nouvelle. Nous sommes enfermés et je sens le poids des tensions s’écraser sur mes épaules. Je vois son regard quand je parle des jours à venir. Je sens son pouls accélérer quand elle s’inquiète. Je sens ses reproches quand elle se blottit dans les draps. Ses mots transpirent la désillusion et l’ennui. Elle ne lâche plus son téléphone, elle espère des nouvelles. Un signe. Partir en croisière, c’était mon idée. Dehors, les vagues s’écrasent contre la coque du bateau. Les nuages recouvrent le ciel. Les rayons du soleil essaient de se frayer un chemin jusqu’à nous. Dedans, le silence, comme un bruit de fond. Le silence, comme une symphonie macabre. Les murmures du personnel. Les pleurs des enfants. Les plaintes de tous ceux qui veulent regagner leur liberté. Chacun évite l’étranger. On évite le contact. De toute façon, on ne peut voir personne. Parler à personne. Rompre ce qui faisait de nous ce qu’on était. Rompre ce qui faisait de nous des êtres humains. On ne communique plus, elle et moi. On a trop peur. On ne se regarde même plus, elle et moi. Nous sommes des parias. Elle. Moi. Nous tous. Aucune ville ne veut de nous. Aucune nouvelle des contaminés sur le bateau. Déjà trois jours on nous a annoncé que les quelques malades seraient placés en quarantaine dans les cabines supérieures. Déjà trois jours on nous a demandé de rester cloîtrés dans nos cabines, le temps que ça se tasse. Que les choses reviennent à la normale. Pour éviter la propagation. Se voir prisonnier de l’océan, ce n’est pas normal. Se voir prisonnier de ses propres pensées, ce n’est pas normal. Rien n’est normal. Plus rien ne sera normal. J’ai beau regarder par la baie vitrée de notre cabine, je ne vois rien de normal. Même la mer refuse d’être normale. La mer sait. La mer ne nous veut plus. La mer nous rejette comme tout le monde. Je ne sais pas où l’on va. Je ne sais pas ce que l’on devient. Déjà trois jours je ne sais plus. Et je ne veux plus savoir.

Déjà trois jours…

Marvin Belkidar

 

Le Masque

Nuit

Bleus, mer et ciels en murmures implicites.
Bleu, reflet de peau dans le hublot, lueur pâle des veilleuses de coursives.
Bleue, la peau de l’enfant étendu sur la couchette, bleues ses lèvres, ses mains et ses doigts fripés. Il dort, son souffle tranquille glacé. Immergé, il nage dans la sueur que son corps déverse en ruisseaux salés. Bleue mon épaule, mouillé mon corps, l’enfant dans mes bras. Je ne parviens pas à empêcher l’eau de s’écouler de lui, je n’arrive pas à le réveiller. Je me demande si je retiendrai mon souffle ou si je plongerai avec lui au moment de nous noyer. Je le serre dans mes bras, cherche à nous réchauffer, aucun bleu ne nous séparera, pas même celui qui devient noir au fil des heures. Le corps de l’enfant devient liquide, plus léger. Je le berce, imprime des vagues dans son sommeil, le garde à flot.
Bleus les crépuscules et les petits matins, bleue la caresse immonde de la peur quand s’avance la nuit. Si je m’endors, je me réveillerai avec un peu d’écume au bout de mes doigts comme seul adieu.

Jour

C’est notre première croisière, Mâlo travaille sur ce bateau. Être enfermés dans la cabine d’un bateau, être enfermés dans une chambre aux urgences. Des couloirs qui s’enfilent, des bruits de coursive, des chambres où chacun joue sa propre partition. Au début du voyage, Mâlo venait nous chercher quand il débauchait, il nous emmenait sur les ponts, maintenant il ne passe plus qu’en coup de vent, vérifie que nous sommes bien là où il nous a laissés et file. Il ne dort plus avec nous, on le dérange, on le réveille, il travaille.

Nuit

Je fixe le hublot obsédée par les chiffres de formulations sanguines qui s’effondrent. Le sang de l’enfant sera bientôt aussi clair que l’eau que sa peau expire, perspectives en flots ininterrompus. Rouge. L’hémorragie. Son immunité réduite à rien, nous portons des masques. Bleus. Réveillé, il l’arrache, je lui souris, je ne peux pas l’embrasser. Je pose ma joue contre son front, il est brûlant. Je lui prépare un verre d’eau, remue la poudre. Plus de quinze jours que cette foutue fièvre s’accroche. Comme à chaque fois, en lui tendant son verre, je fais le vœu que ce soit la dernière fois, dans six heures, il n’en aura plus besoin, il sera guéri. Je compte les heures, et lorsque la fièvre remonte, je recule mon espoir d’autant.
Rouge la balafre sur mon bras. C’est de ma faute, ma peur exaspère Mâlo. Il ne nous parle plus, il est inquiet.

Jour

Blaireau, ma poignée de cheveux entre ses doigts. Gris ses cris qui claquent, sa douleur et ses reproches, Mâlo m’en veut de ne pas avoir su les protéger. Je suis brisée de ne pouvoir l’apaiser, il souffre de nos impuissances.
Grise la couleur de ma honte, blaireau la couleur de mon échec, mes cheveux arrachés jetés par-dessus bord. L’enfant va mieux aujourd’hui, il court droit devant, derrière son masque, il rit. Il n’entend pas les menaces, je lui souris. Il saute dans mes bras, je l’arrache au sol, le serre contre moi. Nous jouons à débusquer dans les reflets des vagues des indices de créatures sous-marines. On est à deux cycles sans fièvre. L’enfant contre moi, je reste face aux vents. Au-dessous de nous les canots de sauvetage bâchées nous invitent à l’aventure. Mâlo dans mon dos nous repousse vers la cabine, il ne veut pas que nous croisions d’autres passagers. Gris le silence sévère qu’il pose sur l’enfant qui lui tend les bras, et qu’il ignore. Il referme la porte derrière lui sans se retourner, dissimule sa tristesse. Il ne veut pas que je devine qu’il a un peu trop bu. Demain, il ne se souviendra sans doute de rien.

Nuit

Trois cycles sans fièvre. Une joie tamisée diffuse nous tient éveillés. Nous jouons, improvisons une dînette et nous racontons des histoires. Je recule la nuit et le moment de s’endormir. L’enfant s’écroule contre moi, son bras autour de mon cou. Bleu le hublot et la lumière de la coursive. Au-delà, un océan de possibles, trois cycles sans fièvre, je caresse ses cheveux. Depuis plus de quinze nuits, je dors en pointillé, me réveille au moindre de ses soupirs, guette la température de son corps contre le mien. Encore deux heures. Quatre cycles sans fièvre, je m’assoupis comme on baisse sa garde, pour la première fois depuis

Nuit

Quatre cycles et demi. Je me réveille en sursaut, je sens une présence. Une infirmière, très fine avec les cheveux très courts, masquée, se penche sur l’enfant, lui prend la température, je l’interroge du regard dans l’espoir de me rendormir aussitôt. « 36 ». Le corps tiède de l’enfant contre moi. Je me force à articuler, derrière mon masque : Non, vous pouvez lui reprendre s’il vous plaît ? Elle souffle mais elle recommence. « 37,5. ».
Je la remercie d’un regard prête à me rendormir, quatre cycles et demi sans fièvre, je me sens soulagée. Elle hoche la tête. Ses yeux interrogent soudain mes yeux incrédules. Fascinée par les émotions qui passent dans son regard, je me réveille. L’enfant entre nous. Elle n’est plus, derrière son masque, que l’expression de ce qu’elle ressent et qui m’est donné à lire et que je sonde avec une curieuse avidité. Se succèdent l’incrédulité d’abord parce qu’elle s’est méprise sur l’intensité de ma reconnaissance, puis le rejet à l’idée que je viens de tenter de la séduire, la colère d’être piégée dans la lecture que je fais d’elle, enfin la peur à l’idée qu’il lui faudrait réagir, et l’incrédulité à nouveau. Je la libère de cet intense échange en fermant les yeux, feins de me rendormir, lui cache mes contradictions, et une jubilation que nous ne saurions interpréter. Mon masque dissimule mon sourire mais pas l’étirement joyeux de mes yeux. Lorsque je rouvre les paupières, elle n’est plus là.
L’aube s’annonce, et ce matin, je ne ressens aucune crainte.

Jour

Six cycles. Le soleil pénètre par le hublot, s’accorde à notre humeur. L’enfant est en pleine forme, Plus d’une journée est demie qu’il n’a plus de fièvre, pour la première fois depuis que nous avons embarqués, il a ouvert la petite valise de ses jouets que nous avons emmenés. Volubile, et joyeux, il chante en dessinant. Je me tiens dans le soleil, notre cabine est exiguë, trois pas d’un côté, deux de l’autre. L’enfant absorbé, je ne sais pas à quoi m’occuper, j’ai perdu l’habitude de moi durant ces semaines.
Une autre infirmière entre, masquée elle aussi, je l’observe. Le regard qu’elle pose sur l’enfant, étonnée, elle note l’amélioration de son état, m’interroge sans un mot, je hoche la tête en souriant derrière mon masque. Six cycles !
Et je nous vois comme elle nous voit, le désordre de la cabine, les reliefs de nos repas, mes fringues qui me collent au corps encore humide de l‘enfant contre moi, moites de l’odeur de la sueur, mes cheveux emmêlés, ma peau épuisée, mes yeux las.
Elle se penche vers l’enfant
– Vous allez peut-être enfin profiter de votre croisière, le papa va prendre le relai ?
Je l’excuse
– Il n’a pas le temps, il est très
Elle me coupe
– Mâlo ? C’est ça !
J’aurais aimé qu’elle reste encore un peu avec nous.

Jour

Sept cycles et demi. Derrière mon masque je m’applique à contrôler les signaux que donne le reste de mon corps. L’enfant s’est endormi, je ne le vis pas comme une absence. De temps e temps, le souvenir de la nuit m’amuse encore. Le médecin du bateau nous a rendu visite, je l’ai écouté, ses yeux étaient en accord avec ce qu’il disait. Il m’a demandé des nouvelles de Mâlo, je n’en avais pas. Nous avons quand même pris le soleil sur le pont avec l’enfant.
En fin de journée, l’infirmière de cette nuit entre dans notre cabine. Elle est mal à l’aise, son regard est fuyant, elle a beau effectuer des gestes habituels, elle ne se déplace pas de la même façon, elle m’évite. Je pourrais de quelques mots dissoudre ce malaise mais
Mâlo entre dans la cabine, sans frapper, demande à l’infirmière si tout va bien. Elle lève son visage vers lui, hésite dans sa réponse, coule un regard incertain vers moi, et murmure que « oui, tout va bien, l’enfant semble enfin guéri » avant de s’échapper dans le couloir.

Jour

Mâlo ferme son poing, ferme la porte, rien ne masque sa fureur. Dur dans sa haine, il éructe : « Alors même les collègues ? Mêmes les infirmiers ? Tu crois que je n’ai pas vu comment tu le regardais ?»
Je n’ai que le temps de lever mon bras, protéger mon visage, protéger de mon corps notre enfant de ses coups. Mâlo se redresse, se détourne, il ferme la porte derrière lui.
« Si tu sors, je te tue. ».
Mon masque au sol. Je ne le ramasse pas.

Nuit

Neuf cycles.
Un paquet d’algues noires attaché à une corde vient claquer le hublot.
Ça fait longtemps que je vis enfermée.

 

Lise Hëldet

Rafale

 

11 mai. Avis de grand vent à Bruxelles. « Le ciel n’est pas content », observe Électra, huit ans, qui partage ma cabine. Elle sait de quoi elle parle avec son prénom d’orage. Rafale, canapé. Depuis ce matin, on entend les sirènes des ambulances, celles, aussi, qui braillent à la radio qu’on va tous y passer… Électra me demande, entre deux défis lancés par l’institutrice sur le WhatsApp de la classe, si c’est vrai qu’on va tous y passer. Comment coupe-t-on le haut-parleur, sur le bateau ? Rafale, canapé. Mi-mars, j’étais fiévreuse, on venait d’être confinés et chantait les louanges d’une miraculeuse liberté : ah, que n’allions-nous pas faire de ce temps retrouvé ! Mi-mai, je suis fiévreuse, on vient d’être déconfinés et chante les louanges d’une miraculeuse liberté : ah, que n’allons-nous pas acheter dans les boutiques retrouvées ! Rafale, canapé. C’est beau la liberté, j’aimerais juste savoir pourquoi je ne suis jamais libre en même temps que les autres ? De cette traversée, je garde le sel dans le nez, les yeux, sel non identifié qui ronge les poumons, déboussole les vaisseaux sanguins… Rafale, canapé. De mars à mai, je n’ai pas fait mon pain. De mars à mai, j’ai essayé de tenir debout. D’autres sont tombées. Depuis le début de l’épidémie, 268 000 personnes sont mortes dans le monde. Rafale.

 

Sandra de Vivies