Aux confins de la Merre

 

J’ai décidé de m’offrir une retraite salée et bleue, dans une cage dorée, à bord d’un colosse des mers. Je voulais fuir ma propre existence. Entourée de milliers de mètres cubes d’eau, je ne maîtrise rien et je me sens noyée, sur une fausse terre. Je suis une grande rêveuse, ravie que nous ne puissions pas revenir les pieds sur terre.

Ma couverture est chaude et insoupçonnable : une vieille femme, riche, en apparence naïve qui a réussi à s’infiltrer dans les rouages d’une machine bouchée. Mes acolytes sont elles aussi sous couvert sur tous les ponts et sur tous les fronts.

Chaque jour, le Capitaine communique avec nous au fil de l’eau ses directives. Cette voix dans ma chambre est une intrusion dans mon intimité, une surveillance. Je n’ai plus le droit de sortir ou de m’échapper, mais ils ont toujours le droit de me pénétrer, de violer mes idées et de manipuler mes actes.

***

J’ai mis mes gants de protection, impression satin résistant. Je suis bleue jusqu’aux coudes mais certainement pas novice. Le grand soir est arrivé. Je retrouve mes soeurs de combat. Réunies dans la suite Celsius, nous nous agitons frénétiquement pour finaliser les préparatifs. La quarantaine est passée et nous sommes résolues. L’urgence nous autorise à une forme de violence légitime. Celui qui abîme la nature est celui qui tue les femmes : tout cela est criminel. J’étais médecin, je sauvais des vies. À quoi bon sauver des vies dans une maison qui brûle ? Le monde est dans une impasse, une fin morte, comme disent les anglais.

Soudain, il est trop tard, la chaleur est étouffante, nous avons allègrement dépassé les 2°. La brise de l’air marin n’y change rien.

***

Nous avons éteint lumières et moteurs. Le paquebot est plongé dans une obscurité absolue, à la dérive, à la merci des idées noires. Nous avons quelques bougies. Les lueurs virevoltantes des flammes sont aussi déséquilibrées que la houle. La lumière et l’ombre valsent comme l’écume et le creux des vagues. Cris, menaces, salles communes, salle de contrôle. Nous avons pris possession des lieux, capturé 200 passagers, dont le Capitaine et ses officiers. Parmi les passagers, de grands diplomates des nations les plus puissantes, des artistes et des sportifs adorés. — Nous menons une révolution contre les destructeurs de la Merre.

« Pandémonium 1. Ici la mer ferme. Pirates écoféministes avons pris le contrôle du navire. 200 otages. Et autant de revendications. A chaque exigence qui ne sera pas respectée, nous en tuerons un. Pas de négociation possible. Activez vos portes-feuilles, vos législateurs et vos cafés, cela va durer quelques mois. Message reçu ? »

Les limbes de la mer devenaient mon purgatoire : j’allais mourir au fond de l’océan, finir dans une prison similaire à celle de mes tourments, ou vivre en héroïne à l’issue de cette itinérance marine. La seule cellule où je souhaitais être était celle de la vie.

« Message reçu. On vous écoute. »

Camille Cherques

 

 

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