Cœur de palme

 

Mer des Caraïbes, à l’heure du repas.

ENTRÉE

En pyjama sur le lit, les jambes croisées aux chevilles, Quintil attend son repas. Il contemple le rond de nuit détouré par le hublot, firmament caribéen que n’ouate pas un nuage. Il bâille, coup d’oeil à sa montre, pense hublot, Verlaine en cellule, fenêtre qu’obstrue un toit… Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme… Un arbre, par-dessus le toit, berce sa palme… La police belge évalue le diamètre de l’anus français afin de tirer au clair si l’accusé est homme ou femme. Être poète et dans ce monde, quel fichu chemin de croix. Quintil contemple ses doigts, coup d’œil à sa montre, lisse sa moustache. Il attend la voix très mâle qui, tous les soirs à la même heure, pose un plateau devant sa porte et l’invite invisible à « enjouer » son repas. La sonnaille d’un chariot. Il se lève, se recoiffe. Son coeur est prompt et sa main moite. Ce soir, c’est décidé, il verra cette voix. Sa main épouse le loquet. Le chariot s’approche, s’arrête. Une main dépose le plateau. Une main toque à la porte :
Enjoy your meal, S
En voyant la porte s’ouvrir, le cuisinier se rétracte, recule de quelques pas. Il porte une toque en papier enfoncée jusqu’aux oreilles et son masque sous le menton comme la jugulaire d’un casque. Joues rougies aux fourneaux, mentonnière, sourcils soudés… Rapide calcul : héros de l’Iliade. Son visage au regard bleu, malgré l’alibi d’un buisson de barbe, paraît l’enfant de sa voix.

PLAT

Salade de cœurs de palmier et oeuf mollet sauce au poivre. Adieu Saint-Jacques ! Adieu caviar ! Quintil picore sans manger, rêve au visage rapide, aperçu à la volée avant qu’une main n’y remonte un masque. Le palet de la pleine lune brille au hublot, rond et mat… Verlaine tire sur Rimbaud dans un hôtel de la Grand-Place… La cloche, dans le ciel qu’on voit, / Doucement tinte… Un oiseau, dans l’arbre qu’on voit, / Chante sa plainte… Quintil effiloche un cœur de palmier, le déplace sur son assiette comme un pion au jeu de Dames… Il pense au poète engeôlé, au voyage avorté, aux différences d’âge. L’œil rond de la lune se colle au hublot comme un garde-chiourme au judas. Il prend la serviette en papier (ces jours-ci tout est jetable), y gribouille quatre vers à la mode des Petits-Carmes :

La lune, sur l’horizon plat
De ces eaux calmes,
Plagie, si pâle sur ce plat,
Ton cœur de palme !

Quintil soupire, se relit, rature un pluriel bancal. Dans la geôle d’à-côté, quelqu’un hurle au téléphone que quelqu’un ne respire pas. Un frisson passe dans son dos… Mon dieu, mon dieu, la mort est là / Simple et tranquille… Dans la geôle d’à côté, quelqu’un prie dieu seul sait quoi. Quintil plie la serviette en deux, puis les deux coins, puis le bas. L’origami terminé, il écrit dessus : « You are my our hero » et pose délicatement le petit bateau de papier dans une flaque de sauce au poivre.

DESSERT

Rêve érotique à minuit. Le Pandémonium est échoué au cœur d’une forêt pluviale. Collé contre le hublot, Quintil regarde le cuisinier nager nu au-dessus des arbres. Sa longue palme de plastique fouette comme une spatule la canopée des cecropias. Quand il veut ouvrir le hublot et plonger dans le ciel pour nager après lui, Quintil s’aperçoit qu’il est sous la mer, que les arbres sont des algues et que, s’il ouvre le hublot, la mer s’engouffre et le noie. Il se réveille en sursaut, bouilli d’un désir fiévreux, un casse-noix autour du crâne. Son myocarde, muscle ému, cogne aux barreaux de sa cage. Il attrape son cellulaire, lance le dictaphone, bafouille dans le noir :

La lune est, par-dessus les bois,
Si blanche et calme.
Tu nages, par-dessus les bois,
Nu dans tes palmes.

Mon rêve, dans la nuit qu’il boit
Comme une absinthe,
Espère, sous ce ciel si froid,
Ta mâle étreinte.

« Nu dans tes palmes » est prosaïque (on pense à « nu en chaussettes ») et le pluriel est bancal. « Nu et sans palme » irait mieux, mais le hiatus ne passe pas. Sa nuque sue de chaud, ses dents claquent de froid. Il bande à bloc, le pouls en vrac. Au profit du semi-hiatus, il châtre le nageur nocturne et corrige « Nue et sans palme ». Du coup, la fin passe à l’as. L’idole devient la proie :

(…)
Tu nages, par-dessus les bois,
Nue et sans palme.

Mon rêve, dans la nuit qu’il boit,
Comme une absinthe,
Te pourchasse, belle aux abois,
Si mal étreinte.

En reposant son téléphone, Quintil manque le matelas. Penché pour le ramasser, une douleur mord son thorax. Il porte la main à son cœur. Une dalle de béton lui pèse sur le diaphragme. Il se laisse glisser par terre. Allongé sur le dos, les yeux écarquillés, sa bouche bégaie des baisers de carpe. Adressés sans doute au héros qui ne le sauvera pas. Il se demande s’il a trouvé son petit bateau de papier échoué dans sa flaque de poivre. La lune s’éteint derrière le hublot. Un oiseau de mer aboie. Quintil s’évanouit, se noie dans le noir, tandis que loin, très loin s’efface un bruit de palmes.

Bruno Robert

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