construire sa propre île

Il y a plusieurs années, à la sortie d’un spectacle, une comédienne qui portait le même prénom que moi m’a dit « Il faut apprendre à construire sa propre île, où pouvoir échouer lorsque les projets manquent ». J’avais inscrit cette phrase dans mon téléphone. Je l’ai gardé longtemps cette note. J’étais persuadée, qu’il viendrait un moment où j’en ferai quelque chose. Je n’aurais jamais cru que cette phrase serait plus qu’un joli moment dans un texte. Je n’aurai jamais pensé, qu’un jour, j’échouerai sur l’île. Voilà une semaine, que le paquebot nous a débarqués. Une semaine, que je m’assois sur le sable et plonge mes pieds dans les vagues en fin de course. Je n’arrive pas à savoir si quelque chose commence ici.

Ça n’a rien à voir ! Absolument rien. Tout change.

L’horizon à travers un hublot bruni par le sel, le regard mouvant au rythme de l’habitacle qui marche sans cesse sur l’océan. Et l’horizon, lorsque je suis assise sur le sable.

Dans le premier cas, le mouvement du navire fond dans l’horizon. Je suis avec et en lui.

Sur le sol de l’île, je suis devenue spectatrice.

Je ne m’étais jamais rendue compte que la nuit arrivait par la mer. J’avais toujours regardé le ciel changer. Le rose, le orange, le rouge, le violet et tous les bleus qui éclairent la fin du jour.

Mais le bleu de la nuit, lui, c’est par la mer qu’il arrive. Je n’avais jamais remarqué ça.

Pourtant c’est vrai que notre nuit arrive aussi par la mer. Les millimètres qui deviennent des centimètres. Elle grimpe sur la terre, continent de plastique…

Est-ce que quelqu’un va venir nous chercher ?

C’est comment sur le continent ?

Est-ce que sur la terre le quotidien a été arraché aux Hommes comme il l’a été pour nous en mer ?

Je continue à sentir le sol bouger sous mes pieds. Où que j’aille, quoi que je fasse, en foulant le sable, en grimpant un rocher, en escaladant les branches…

Tout ce que je vois continue à tanguer.

Nous nous sommes pris dans les bras en sortant du bateau. Sur l’île, j’ai étreint des êtres que je ne connaissais pas. Pourtant ils avaient été tout proche toutes ces semaines. Enfermés. Le corps manque au corps. Comme les rires.

La vie s’organise. Je suis agréablement surprise, tendrement étonnée. J’ai l’impression d’être dans un festival écolo bobo autogéré. Ça fonctionne, les tâches sont abattues sans amertume. Si un extra-terrestre débarquait maintenant, sans s’être renseigné sur la situation de pandémie, il penserait que nous l’avons choisi. Il penserait que c’était un choix de venir vivre ici. Mais s’il est attentif, il lui suffira d’observer les mains qui tremblent pour comprendre que nous n’avons rien choisi.

Est-ce que quelqu’un va venir nous chercher ?

Est-ce qu’il y a encore quelque chose pour nous ailleurs ?

Combien de temps la vie va-t-elle tenir ?

J’ai attendu d’être prisonnière, à tort, sur cette île où chasser est une question de survie, pour me découvrir végétarienne.

J’ai l’impression que l’odeur de la chair morte ne me quitte jamais. Elle vient me chercher jusque dans mes rêves. Jusque sous l’eau lorsque je m’immerge dans les vagues, je la sens encore.

Je ne peux rien avaler d’autre que des racines.

Est-ce que quelqu’un va venir nous chercher ?

Jeanne Anna Simone
— Atelier Extra! 2020

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