L’Impossibilité d’un isthme

D003 — L’impossibilité d’un isthme

Trente-huitième jour de confinement.
Encore des rêves enfiévrés de Béring et Gibraltar.

Quand on m’avait attribué la cabine D003, j’avais tout de suite pensé « détroit ». Ça sonnait bien pour une croisière. Des airs de tour du monde, de confluence et de grands fonds.
C’est finalement là que j’aurais vécu un confinement impensable.
Dans cette cabine « Détroit », j’ai perdu le cap.

De Boniface et Malacca. Des Dardanelles et Magellan. Des souvenirs de cours d’histoire, de cartes postales — et quelques-uns que j’aurai eu la chance de voir.

Mais aujourd’hui n’a rien à voir, par ce hublot qui ne s’ouvre même pas. La lumière artificielle devient insupportable, et l’acajou prend une teinte dégueulasse. Je rêve de pont et de grand air. De bruine, d’azur et de tempête.

La wifi du bord charge mollement Wikipedia et annonce bien ce que je craignais. Détroit vient du latin distringere, « maintenir écarté ». J’avais finalement mal interprété les signes. L’éloignement de la rive d’en face. Ça parle de bras, ça parle de pas, ça parle de bouche et de canal. Reclus que je suis avec moi-même et mes organes.

De raz-de-marée en ras-le-bol. D’archipels en isolats. D’alizés en calme plat. On m’amène un énième plateau-repas.

D003 — L’impossibilité d’un isthme (suite et fin)

Trente-neuvième jour de confinement.
Pire qu’hier.
Cette fois mon cauchemar formol avait des allures de Formose — passé Hong-Kong direction Taïwan, j’étais mis aux fers dans la cale.

Depuis près de dix jours, les heures sombres deviennent des enfers. Je me sens presque même moins à l’étroit dans mes 9 par 9 mètres le jour, que la nuit dans les recoins de ma pauvre tête. Mes synapses à la dérive comme ce foutu paquebot.

Encore un voyage réservé à la dernière minute avant le burn-out — on ne refait pas les gosses de riches. Biberonné au capitalisme, on reproduit sans coup férir les erreurs de nos pères. Je laisse Maman de côté parce qu’elle n’a fait que subir malgré tous les profits de sa condition.

Pour avoir eu largement le temps d’y réfléchir ces dernières semaines, j’ai grandi comme sur un bateau-croisière. Confort éhonté, produits de luxe des quatre coins du monde à chaque jour, consommation open-bar (jamais besoin de se demander si…) et des petites-mains pour toute corvée. Des hectolitres de végétation fossile pour faire tourner le réservoir de nos désirs. Bourgeoisie tout sourire — les cicatrices bien planquées sous les smokings.

Bloqué dans cette cabine, je ressens enfin de façon tangible combien tout cela était criminel. Et, depuis ce navire d’apparat parqué en pleine mer, combien tout cela le reste. Me suis contenté de reproduire le désastre — qui me rattrape.

Repoussé de tous les ports du monde, enfermé dans une opulente déchéance, cette démesure semble enfin recevoir la monnaie de sa pièce. Cette prison flottante est ma terre ferme.

Marin Schaffner

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