La Petite Gitane

5 mai 2020, 11h10

Être aussi près d’elle aussi longtemps, géographiquement, je veux dire, autant de jours d’affilée, vraiment ça faisait longtemps.
Elle reniflait déjà comme ça, à l’époque ? Et ses mains, elles n’avaient pas toutes ces taches, si ? Il me semble bien qu’elles étaient lisses et belles. Me souviens pas non plus des pellicules dans les cheveux, ni des mollets qui pendouillent et qui ont cette drôle de couleur.
Quand je pense aux enfoirés des ponts supérieurs… Ils n’ont pas de cabines au-dessus d’eux. Nous, on a une twin sur le pont D, et on est coincés dans toutes les directions. À gauche à droite, devant, derrière, des cabines sur 360 degrés. Au-dessus – les fameux enfoirés des ponts supérieurs et en-dessous, la mer qui ne nous laisse même pas un peu d’espace.
Dans huit mètres carrés ça pourrait être vivable. Mais y a aussi le temps qui nous compresse. Trente-cinq ans de relation ; nos karmas qui nous attendent, et puis on est bien là depuis quarante-trois jours.
Mais bon sang, il s’est passé quoi ? A peine le temps de faire mes études, et je me la retrouve comme une petite vieille ! De l’extérieur, une petite vieille… Parce qu’en dedans c’est plutôt le contraire, « petite gitane » – c’est Baptiste qui l’appelle comme ça parfois.
Elle s’est dissociée. Et on dirait qu’elle a pris le mauvais dans les deux sens.
Ou alors j’ai un truc dans les yeux qui me fait voir double, peut-être un symptôme du virus ? Aïe, ça sent pas bon.

 
5 mai 2020, 16h05

Sieste après avoir avalé le plateau déposé derrière la porte. Le quart de rouge m’a un peu assommé.
Pas le temps d’ouvrir les yeux que j’entends à côté de moi un petit écureuil qui renifle, pause, et renifle encore. Au lieu de souffler un bon coup vers l’extérieur comme faisaient les vieux monos de ski sur les pistes, parce que le mouchoir était planqué au fond d’une poche de la combinaison, elle préfère ravaler vers l’intérieur les quelques gouttes qui traînent dans ses sinus.
“Maman, tu pourrais te moucher s’il te plaît ?”.

 5 mai 2020, 18h40

Devant la télé, allongés sur nos lits. Je l’entends renifler, pas fort, mais sans cesse et rythmiquement, comme un métronome. Quelques millisecondes avant la nouvelle inspiration, j’ai le bras gauche qui se tend un peu ; ça ne se voit pas à l’œil nu.

Je les entends renifler, la vieille et la petite gitane. La vraie, elle reniflait pas.

Fran

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