Délirium

Rasé, toiletté, légèrement parfumé, j’attends sagement assis sur le lit au centre de la cabine : sous l’œil relié au cerveau principal, à la salle des commandes de cette machinerie incessante.

Je l’ai remarqué après quelques nuits d’insomnies, la caméra de surveillance intégrée dans la grosse ampoule du plafonnier.

Ce soir, mon voisin à l’avant semble clairement dans un état second. Je l’entends cogner aux parois, hurler des invectives à l’adresse de nos gardiens, invoquer le capitaine et la nation même avant de pousser des braillements étranges. La gorge serrée, je présume l’infortuné sur le point d’être traité par l’ordre établi qui prodigue sur ce navire des soins particuliers aux psychotiques. Je prévois les visages, leurs sourires nocifs, des regards pleins d’intentions, les mains qui s’emparent du sujet, une aiguille plantée sans ménagement.

Je campe sur mes positions en demeurant sur le qui-vive. Et cela arrive sans crier gare : le bruit des pas lourds sur la moquette, les coups frappés contre la porte, le tumulte de voix qui s’opposent et ce rire puissant dont la folle discordance me donne des sueurs froides.

Mon corps tremble à bord du Pandémonium.

Dans l’ombre, je résiste et chasse avec habileté mes démons intimes : je ne voudrais pas les froisser mais j’espère une visite.

Ma voisine se coulera cette nuit entre les murs de ma cabine ; je n’y vois aucun mal, devine son esprit rôdeur. Elle a rendu son dernier souffle dans un silence étourdissant, je le sais : j’étais devenu comme sourd, le temps d’un flash dans une zone blanche, la sensation d’une onde de paix … avant que les grincements constants de notre galère ne reviennent me taper sur les nerfs.

Entre chien et loup, son esprit en transit, elle me fredonne sa complainte. Haïr le retour du jour, ne plus sortir de cette prison dorée, résider là, calfeutré dans un noir complet au cœur de l’absence, se laisser aller au creux de cette voix sublime, la suivre librement dans la joie et les abysses.

Au matin, j’ai les idées claires et n’ignore plus où ceux qu’on ne voit jamais veulent en venir, depuis leur poste de contrôle. Je ne compte pas faire de vieux os et quitterai ce satané paquebot d’une manière ou d’une autre. Par la voie des airs idéalement : j’aime les nuages… les nuages qui passent.

La mutinerie gronde, je la sens qui ronge l’acier de nos parois mentales, ouvre des hublots qui n’existaient pas, nous submerge.

La femme qui fredonne s’est sauvée sans demander son reste.

C’était un leurre merveilleux, un piège subtil comme l’éther.

J’ai mis de l’ordre dans mes affaires et pris ma décision : il n’est pas question de pourrir davantage dans cette galère.

Je profiterai que la Lune nous tourne le dos pour célébrer mes jours et leur être infidèle. J’irai prendre l’air, fumer une ultime cigarette sur le pont arrière avant de saisir cette dernière chance de faire un trou dans l’eau.

Grégoire Foussé
— Atelier Extra! 2020

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