Fais-toi un bateau avec des arbres résineux

Amon, dieu des vents et des bateliers, a la chair bleue marine. Oie, il pond le premier œuf de Vie. Serpent dans les eaux primordiales, il fertilise l’œuf cosmique. Soleil, cornes, oracles et fléau, Amon est l’Invisible. L’action, depuis l’intérieur de sa suite, est à tous les temps, passé, présent, futur. Personne ne sait plus conjuguer. Nous ne savons plus la différence entre les jours de la semaine, les week-ends, le férié et la vacance, ni nous projeter, dire demain. L’horizon est sempiternellement ce trait d’encre craché par une seiche apeurée : notre conscience.

« Tu n’as rien vu à Hiroshima » des nuits entières, Hiroshima mon amour, Nuit et Brouillard d’Alain Resnais me hantent, me reviennent en litanies. Le nuage atomique et les monticules de corps, cauchemar d’une humanité pulvérisée en noir et blanc. Non, je n’ai rien vu venir, je ne vois toujours rien, la tragédie est Invisible. Elle s’appelle Bergame, Milan, Paris, Londres, New York, Mulhouse, Madrid. Non je n’ai rien vu à l’intérieur de la patinoire de Madrid, ouverte, éventrée dans sa glace pour accueillir une morgue géante, dans les camions réfrigérés d’Amérique, dans l’incinérateur trop plein de Lombardie, je n’ai rien vu, hébétée, face aux pêcheurs se confessant à travers la fenêtre de leur voiture au prêtre assis sur un parking et rien encore à ne pas trouver les mots, revenue à un état animal. Joies simples : regarder sans voir, réfléchir sans penser, dormir entrecoupés.

Alors enfin à l’intérieur de l’Arche, être là, rescapés privilégiés, le visage au hublot, œuf matriciel pour se lover sans la peur. Avant d’envoyer le déluge sur la terre, La Main dans le Ciel dit à Noé : Fais-toi un bateau avec des arbres résineux.

Chacun dans cet Innommable construit sa barque des vivants et des morts, son feu, son abri, le lieu de sa vision, le nid, l’habitacle, habite l’habitacle, le remplit pour se nourrir, y aimer l’autre, les autres, qui de tous leurs vivants, depuis l’ouverture de leurs asiles, font des signes, sur place, sans plus rien voir que le cadre qui les entoure comme un chambranle sous lequel on se blottit, les bras écartés, quand la terre tremble.

Manuela Morgaine

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