Il y a trois heures que je nage parmi eux

Il y a trois heures que je nage parmi eux ; la rive lointaine s’écrase sous les vagues et reparaît, par intermittence avec la régularité hypnotique d’une horloge. Je trace mentalement une ligne droite, à partir de la silhouette de cet arbre, à contre-jour, au sommet de la terre, tout petit et surplombant ma brasse, bien dessiné par le temps qu’il fait, jusqu’au rocher que j’ai retenu en mémoire tout à l’heure, au pied des falaises, plongeant sous l’eau. Sa physionomie a changé, c’est que nous progressons donc, et à contre-courant. Scrutant la roche, chacun cherche les signes d’un travelling, même lent, vers cette langue de sable blond. Dans le décor qui prend la forme ultime aujourd’hui d’une baie. Stagnante, mouvante. Nous visons la crique pour échouerie, enserrée des deux côtés par la généalogie d’un caillou.

La marée est contre nous et l’eau froide chatouille l’âme, les bouches toutes occupées par le ressac des flots, nous constituons un filet, un maillage élastique, et personne ne doit s’égarer — dans ce linceul, la mer — au-delà du périmètre de ma survie ; c’est un principe tacite de la grappe humaine, ce troupeau d’animaux reliés par des hamacs dans lesquels se love l’interdépendance.

La marée s’inverse et nous pousse enfin. Frappé par la pesanteur, le corps épuisé, chacun s’étonne, en empruntant des postures de chercheur d’or, de la viscosité du sable à ce degré de finesse, infiniment pulvérisé, érodé, Nous avançons vers les premiers objets tendus de la nature, les arbres, les végétaux, la broussaille, les déchets organiques marrons et secs croustillants sous la sandale. Le silence est le régisseur de la planète.  Notre maillage tient toujours, à peu de choses près inconscientes. Puis l’on finit par se retourner sur là d’où l’on vient, et par regarder l’horizon rompu par un gros bateau mortifère ; à se figurer le passage à l’acte de neuf passagers et quatre bouées que fut le plongeon dans les eaux froides de la mer pour rejoindre une île pointée du doigt. Neuf personnes fabriquant du passé.

*

Une mutinerie est en cours sur le bateau, huit individus s‘emparent de canoés.

Les deux pneumatiques oranges grossissent rapidement sur les flots obscurcis par un nuage ; alors que les naufragés de la première heure déposent à peine leur pensée sur leurs genoux pliés, l’expérience court toujours. Les embarcations qui atteignent bientôt la plage sont pleines. Du nécessaire. Peut-être du pire.

Ils sont bruyants et leurs yeux écarquillés. Ils sont surexcités. Le groupuscule embarqua sur deux des véhicules de survie arrachés au pont devant un public à l’arrêt. Les évènements se précipitèrent au cours d’une conversation avec l’équipage tenu de maintenir la quarantaine. La négociation vira au malaise. Et, des mains à l’hématome, le fluide rougeoyant s’occupa de suspendre le protocole un instant.

Je m’appuie sur le bout de bois que j’ai choisi tout à l’heure dans le taillis chaotique de la forêt et du ruisseau chargé de ses déchets qui se répand sur le sable ; et me redresse. A l’approche de celui qui est déjà sur la terre ferme à décharger la cargaison, je remarque le t-shirt maculé de sang. Ma main se crispe sur ma nouvelle canne de bois qui, si je lançais mon bras avec l’élan adéquat, assommerait les 90 kilos qui abritent la cervelle de cet homme prétentieux dont je ne cerne pas encore l’intention, policière ou solidaire, à l’encontre de notre troupe de nageurs silencieuse.

Les moyens employés pour parvenir jusqu’à cette île ne nous séparent-ils pas déjà ? La communauté de l’expérience doit-elle en ressortir brisée ?

Cécile Noguès
— Atelier Extra! 2020

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