Include me out

Extrait du journal de bord de Jane Harvey,
retrouvé dans la cabine A214 lors de sa désinfection
à la fin du confinement.

 

Jour 13
J’ai deux hublots, assez larges, de forme ovale, qui sont comme des grands yeux. J’ai passé de longues heures à regarder les oiseaux frôler la crête des vagues, à contempler les nuages, au loin, bourgeonner dans l’écume. Les premiers jours, le théâtre des soirs était somptueux. Le soleil plongeait dans l’eau, ses rayons s’écoulant comme le jus d’une orange sanguine. Mais peu à peu, je me suis lassée, le temps s’est étiré sur l’horizon plat, immense et morne et cette activité — cette non-activité —, est devenue délétère. Nous voguons, indéfiniment, sans but. Ce fléau n’a rien de naturel.

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« On aurait pu croire le combat définitivement gagné, mais c’était compter sans un changement majeur survenu dans les années 1960 : l’apparition d’un environnement épidémiologique globalisé propre à l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique ouverte avec la révolution industrielle. Aujourd’hui, de nouvelles pestes apparaissent. Elles sont transmises par des animaux sauvages, en contact avec nos animaux domestiques. Alors que la biodiversité connaît partout un déclin massif, assistons-nous au dernier sursaut des pestes avec l’émergence des virus Ebola ou Zika ? La prochaine peste est-elle certaine ? Et, surtout, pouvons-nous la prévenir ? » Serge Morand, La Prochaine peste (2016)
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Jour 15
Depuis deux jours, j’ai tiré les rideaux sur les deux hublots. La lumière réfractée sur les eaux blesse mes yeux. Je passe les journées dans la semi-obscurité. Hier, nous nous sommes arrêtés en pleine mer. L’équipage ne nous a donné aucune explication. J’ai eu l’impression que le paquebot restait immobile, bercé par la houle. Mais nous avancions, imperceptiblement, portés par les flots. Cela a duré deux bonnes heures, deux heures blanches et creuses. Et puis nous sommes repartis. J’ai entendu le moteur redémarrer, un bruit sourd, qui m’a soulagée.
J’essaie de m’informer et de communiquer avec l’extérieur. Le réseau de connexion à bord est capricieux. La télévision ne fonctionne pas toujours très bien. Les images qu’elle nous renvoie sont anxiogènes. Je lis beaucoup. Ce qui nous arrive aujourd’hui était inévitable. Même la littérature des marges l’avait décrit.

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« En Angleterre se tient une importante rencontre sportive internationale. Tous les pays développés ont mis au point des protocoles en cas de maladies mortelles transmissibles. La plupart des pays en voie de développement ont même des stratégies détaillées pour parer à cette éventualité. Il y a des directives et des systèmes prévus en cas d’épidémie. En théorie, ils devraient fonctionner. Mais la nature se moque des théories. La faillibilité humaine se moque des théories. » Deon Meyer, L’Année du lion (2017)
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Jour 22
Les jours passent et se ressemblent. L’atmosphère sur le bateau est très calme. De temps en temps, j’entends des pas dans le couloir, le cliquetis d’un charriot. C’est le room service qui vient livrer les repas. La serveuse dépose le plateau devant ma porte et elle toque. J’attends quelques secondes, j’ouvre et je récupère le plateau-repas. Ce matin, je l’ai regardée s’éloigner, poussant son charriot. Elle s’est retournée. J’ai vu, malgré le masque, qu’elle me souriait.
Je suis quasiment seule dans mon couloir. Les autres passagers ont été débarqués à la dernière escale, tous très malades. Ce silence me tape sur les nerfs.
Hier, j’ai réussi à joindre les miens. Tout le monde se porte à peu près bien. C’est une chose que d’être confiné sur la terre ferme, c’en est une autre d’être dans une claustration forcée sur l’eau, a fortiori quand on se sait pas où et quand cette errance s’arrêtera.
La nature se moque des théories. La nature est indifférente à elle-même. Il n’y a aucun hasard dans ce qui nous arrive. Aucun.

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« L’anthropologie sociale, en tant qu’elle produit du savoir sur les similarités et les différences entre les humains et les autres animaux, peut prendre ces pathogènes franchissant les barrières d’espèces comme point de départ pour une enquête sur les transformations des relations entre humains et non-humains. La connexion entre les relations hommes / animaux et les mesures de santé publique s’opère dans les deux sens : de nouvelles relations entre hommes et animaux (comme l’intensification de l’élevage industriel) ont produit de nouveaux risques d’émergence, mais les techniques utilisées pour limiter ces risques (comme l’abattage massif de volailles ou l’usage de poulets sentinelles) ont aussi changé la façon dont les hommes interagissent avec les animaux. » Frédéric Keck, Les sentinelles des pandémies, Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine (2020)
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Jour 24
Cette nuit, j’ai ouvert la porte de ma cabine et j’ai entendu des cris. Ils provenaient apparemment d’une cabine sur le pont supérieur, vers le troisième étage. J’ai tendu l’oreille et j’ai perçu aussi des pleurs. Je suis retournée me coucher. C’était très angoissant. J’ai très mal dormi. Ce matin, je me suis réveillée épuisée et hébétée, avec une migraine terrible.
Dans la journée, je n’ouvre quasiment plus les rideaux. Il fait de plus en plus chaud. Heureusement que les cabines sont climatisées.
Je suis fatiguée et déprimée.
J’ai lu qu’un homme politique avait parlé de « guerre ». Nous luttons contre un ennemi invisible. C’est une lutte sans merci, une lutte spatiale, d’abord, temporelle ensuite, ou plutôt la lutte d’un temps spatialisé. Nous sommes tout à la fois saisis et dessaisis par cette circulation incessante de flux, d’humeurs. Nous sommes les guerriers du village global.

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« L’activité du virus va organiser un espace en réseau qui agence : En arrière-plan, l’ensemble de l’espace-monde de la société mondialisée, zone d’expansion possible de l’activité du virus. Les habitants de cet espace furent les spectateurs de la mise en scène médiatique d’une lutte, d’une course de vitesse, engagée entre les opérateurs sanitaires économiques et politiques, d’une part, et l’actant coronavirus, d’autre part. Cette lutte fut avant tout spatiale. Là encore la comparaison avec un conflit armé s’impose : il s’agissait d’endiguer par une intervention sur l’espace la progression d’un ennemi qui agissait efficacement – une sorte de « bioterroriste » dont on s’est empressé de donner une image, de « tirer le portrait », afin que soit enfin identifié le sujet de la traque. A cet égard, le rôle des grands réseaux mondiaux d’information fut essentiel. Ils couvrirent l’épidémie comme on couvre une guerre. » Michel Lussault, L’Homme spatial (2007)
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Jour 28
Le pire, c’est le silence. A couper au couteau. Les journées passent et sont interminables. De temps en temps, je songe à Zimmerman, ce vieux monsieur à la culture encyclopédique, qui avait embarqué avec nous à V. Je n’ai aucune nouvelle. Est-il en bonne santé ? Est-il tombé malade ? Est-il encore sur le bateau ? Et comment vit-il cette affreuse période ? Je l’entends encore déclamer les vers de Coleridge à pleins poumons sur le pont : « Water, water, everywhere / And all the boards did shrink / Water, water, everywhere / Nor any drop to drink ».
Nous voguons en ce moment dans une zone où il fait très chaud. J’ai activé la climatisation, elle fonctionne en permanence. Dès que je l’arrête, l’air redevient lourd, moite, pesant. J’ai tenté de l’arrêter la nuit, mais c’est impossible. Elle est devenue indispensable, malgré le bruit de la ventilation, qui chevauche celui du moteur, et qui m’empêche de dormir. Mais c’est un pis-aller.
J’ai des maux de tête de plus en plus récurrents. Cela doit être lié à la fatigue et la tension nerveuse. Cette réclusion solitaire est éprouvante.
Il n’y a aucun hasard dans ce qui nous arrive. Aucun. Il suffisait de lire.

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« François Diallo : Plus nous en saurons sur le monde d’avant, mieux nous comprendrons pourquoi il s’est effondré. Kirsten Raymonde : Mais tout le monde le sait, ce qui s’est passé : le nouveau virus de la grippe porcine, les vols en provenance de Moscou, ces avions remplis de patients zéro… François Diallo : Néanmoins, je suis partisan de comprendre l’histoire. » Emily St. John Mandel, Station Eleven (2016)
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Jour 30
Mon état s’est aggravé. Mes maux de tête sont de plus en plus douloureux. Ce midi, j’ai vomi dans le lavabo tout le repas qui m’avait été livré. Je suis fiévreuse, je tremble de partout et j’ai de plus en plus de mal à respirer.
Je pense que l’homme a vraiment raté sa sortie de la nature. Sa « nature » à lui est un artifice – mais le monde lui se moque des théories.
J’écris ces lignes tandis que je grelotte.

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« Le capital devenu représentation parachevant à la fois son anthropomorphose et sa naturalisation (devenir nature) réalise le projet de l’espèce : la formation d’un monde intermédiaire entre elle et le cosmos, la nature, vaste médiation sécurisante.
 La faillite (l’aporie fondamentale) c’est qu’il y a échappement du capital, donc séparation des éléments, espèce et représentation, en même temps que le phénomène capital se nie lui-même par substantialisation. Donc à la fin du mouvement on a un phénomène similaire à celui initial, celui où s’opéra la coupure, et il y a un risque de dissolution totale, car cette fois cela concerne l’espèce entière et les différentes formes de vie. » Jacques Camatte, Émergence de Homo Gemeinwesen (1986-1991)
***

(…)

Jane Harvey a été débarquée dans le port de M. L’enquête a établi que le virus avait circulé dans les conduits de climatisation du bateau et, ainsi aéroporté, s’était diffusé dans certaines cabines. Jane Harvey a été hospitalisée d’urgence. Son état est aujourd’hui critique.

 

Xavier Boissel

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