inlandsis

Nous sommes perdus au bout du monde, au bout de tout.
Dans un crépuscule permanent, là où rien n’existe et tout s’oublie.

Il fait froid. Trop. C’est un froid que l’on n’a plus connu depuis longtemps, que l’on croyait disparu. C’est un îlot de neige au milieu de l’océan. Entouré du roulis des vagues et de l’écume, frappant de ses éclats blancs la glace plus blanche encore. Et il y a ces blocs de glace, énormes masses qui nous surplombent, ces rivières de givre, ces étendues sans fin de neige et de glace, de glace et de neige ; ces cavités énormes, cicatrices indélébiles de la banquise ; et ce blanc, ce blanc partout. Mais surtout, rien ne bouge. Ce tout a des airs immortels, les éléments sont là depuis le début, et resteront ici après la fin. Rien ne semble pouvoir faire frémir ces masses translucides. Elles se dressent sans peur, leurs cimes touchant le ciel, leurs sommets inatteignables. Cette immobilité en est écrasante, presque inquiétante.

Et le silence. Ce silence plus oppressant encore que les monolithes de glace. Comme si on avait oublié d’animer cette partie du monde – formes minérales dépourvues de vie. Comme si le paysage était en suspens, attendant quelque chose qui ne vient pas, et qui depuis a oublié pourquoi il attendait. Nous avons la désagréable sensation d’être coincés, piégés dans un souvenir du Temps. Coincés dans le néant, minuscules points colorés sur cette interminable page vierge, minuscules, face à ces géantes glaces. On aurait presque peur de leur regard aveugle et leur inquisitoire silencieux.

C’est presque comme si nous n’étions plus sur Terre. Paysage ice-cream, température esquimale, c’est irréel, presque impossible à admettre. Presque. Puisque c’est ici que je suis et que nous sommes ;  bloqués, hagards, sans ressources.

Comment pourrions-nous survivre ? Avec ce froid pervers, qui pénètre nos cellules, nous paralyse sur place et nous transforme à son tour en amas livides et inamovibles. On pourrait apprécier le spectacle de ce paysage, si le froid n’occupait pas toutes nos pensées, toutes nos sensations. On ne pense plus que par lui, il colonise, envahit nos moindres faits et gestes. Par miracle, nous avons des anoraks, seuls vestiges du bateau. Nous ne quittons pas le rivage, espérant voir arriver du secours, trop transis pour oser s’aventurer dans un monde minéral qui n’a rien à offrir ; ni nourriture, ni chaleur, ni repos.

Nous ne savons plus depuis combien de temps nous nous sommes échoués, le jour ne se levant pas, la nuit n’arrivant jamais. L’un des passagers avait bien une montre, mais elle n’a pas résisté à l’eau salée de l’océan. Elle affiche obstinément onze heures quatre. C’est la dernière heure que nous connaîtrons.

Angèle Bouquet
— Atelier Extra! 2020

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