Isla de san nicolas

Le soir, nous avons organisé un dernier festin sur le ponton. Nous avons mangé, chanté, dansé et beaucoup bu : l’isla de San Nicolas était en vue. Sur le continent, on nous avait promis des champs de patates et de houblon à perte de vue, une terre généreuse, des rivières à l’eau limpide, et cette espèce de kiwi miniature très sucré qu’on peut gober comme du raisin. Mais au cours de la soirée, la solitude m’a soudain semblée plus douce que le compagnonnage forcé : j’ai douté de mon envie de débarquer.

– T’as jamais épluché des patates ou quoi ? On va jamais la cuire, cette tortilla !

– Dis, tu crois vraiment qu’il y aura des champs de houblon à perte de vue ?

– A perte de vue je sais pas, c’est une île, mais on aura de quoi produire notre propre bière insulaire, et la vendre au prix fort aux gens du continent.

– Mais le projet de départ, ce n’était pas d’être autosuffisants ? De planter nos potagers, de construire nos maisons, de n’acheter ni vendre à personne ?

– Si, au moment du départ. Mais tu sais tout comme moi que de l’avis général, l’objectif a évolué.

Le lendemain matin, jour du débarquement, le ponton était collant de bière et trois portions de tapas froides surnageaient dans un sceau. Allais-je réussir à cohabiter avec ces ivrognes ?

Nous ne pouvions pas nous approcher de l’île en bateau, il n’y avait pas assez de fond, alors nous y sommes allés à la nage. « On fait le tour de l’île ? », ai-je d’abord proposé. Je voulais différer le moment d’en fouler le rivage. J’espérais aussi qu’une fois dans l’eau, certains se ravisent et rebroussent chemin vers le continent. Mais ils m’ont suivie avec aplomb.

L’eau était trouble. A mesure que nous palmions, le courant se faisait plus fort. Je me souvins alors de mes cauchemars : des vagues de plusieurs dizaines de mètres de haut, et moi dans le creux, me demandant si la prochaine m’emporterait à tout jamais. « C’est beau ! », criai-je aux autres en essayant de me rassurer. Les grottes des falaises de l’isla de San Nicolas étaient belles, oui. Je pensais à ceux qui se noient sans palme, sans même savoir nager. Quelle frayeur absolue d’être engloutie dans cette beauté !

Mouss’ n’arrêtait pas de me dire : « Tu crois que tu peux le faire ? ». Et plus il me le demandait, plus je voulais lui prouver que oui, j’allais le faire. Nous avons chanté L’Auvergnat, de Georges Brassens. Ce n’était rien qu’un feu de bois, Mais il m’avait chauffé le corps, Et dans mon âme il brûle encore, À la manière d’un feu de joie…C’est peut-être ce qui m’a sauvée.

Nous nous sommes finalement échoués sur une plage, exténués, au milieu de bouchons de plastique multicolores. Lorsque nous avons repris notre souffle, nous avons commencé à explorer les environs boisés de la plage : des paires de tongs dépareillées, des serviettes hygiéniques, des morceaux de tuile, un arbre à petits kiwis…

– C’est quoi cette île ? Un Pierre et Vacances ?

– Eh, regardez, y’a même un toboggan géant !

Les autres ont trouvé ça super.

Claire Clouet
— Atelier Extra! 2020

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