De ma couchette à bord du bon Pandémonium

 

Même à bord de cette croisière en quarantaine, beaucoup d’amis ont insisté pour faire le voyage avec moi : Dorothea Brook, Frodo Baggins, Huck Finn, Defred, Ulysse, Mme Dalloway, le Petit Prince et tant d’autres. Il arrive que mes quartiers soient un chouia surpeuplés.

Je les aime tous jusqu’aux moins parfaits, même si un grand nombre de mes préférés, c’est un type chauve nommé Will qui me les a présentés : Rosalinde, Cordélia, Ariel, le roi Lear, Hal, Bottom, Ophélie, et toutes leurs flopées de parents et d’amants, de rivaux et d’amis. Dans ma petite cabine, ils me consolent et me stimulent, ergotent et glorifient. Ils me disent à l’oreille des choses qui me ravissent, d’autres qui me brisent le cœur.

« Quelle époque terrible que celle où des crétins dirigent des aveugles ! », prévient le comte de Gloucester. « Rien n’est ni bon ni mauvais que la pensée qui en décide. », déclare Hamlet. « Ta vie est un miracle », me rappelle Edgar, tandis que Puck glousse : « Seigneur, que ces mortels sont fous ! » et que Falstaff aboie pour une autre bouteille de vin des Canaries.

Je ne suis pas la première recluse à apprécier la compagnie de ces compagnons singuliers. Et je suis loin d’être la plus courageuse. Les amis de Will ont réconforté Ernest Shackleton et son équipage emprisonnés tout un hiver dans les glaces de l’Antarctique. Ils ont débarqué en douce sur les plages de Robben Island pour inspirer Mandela et les combattants de la liberté emprisonnés avec lui.

Avant que ce dernier fléau ne se déclare, quand j’étais encore libre de quitter ce navire et de courir le monde, lors d’une visite à la prison San Quentin, j’ai entendu des détenus dire que, même s’ils savaient très bien qu’ils resteraient piégés entre ces murs jusqu’à leur mort, Will et ses copains les avaient déjà libérés.

Ma propre captivité heureusement n’est pas si dure. Mais en attendant dans ma cabine qu’un havre plus sûr soit trouvé, je suis très reconnaissante envers la bande de Will et tous mes livresques amis. C’est bon d’avoir des compagnons dont je sais qu’ils resteront jusqu’au bout à mes côtés, qu’importent la distance et le temps qu’il nous reste à parcourir.

 

texte : Jean Hegland
(traduction revue par Sabine Huynh)

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