La Mélancolie des paquebots

1 la mélancolie des paquebots, j’adorais ça chez Flaubert

2 la mélancolie des paquebots tant qu’elle restait livresque m’enchantait

3 les livres éloignent-ils de la vie ou la font-ils vivre plus intensément, la question m’a toujours passionné, j’ai toujours eu tendance à y répondre avec assurance, en rangeant résolument les livres du côté de la vie, lire c’est vivre je disais, c’est vivre au centuple, éprouver au centuple, comprendre au centuple

4 dans le cas de la mélancolie des paquebots, force est de constater que l’Education sentimentale m’avait mal préparé

5 est-il des expériences auxquelles les livres préparent, et d’autres non ?

6 est-ce qu’une description d’agonie prépare à l’agonie ?

7 est-ce que les récits mélancoliques préparent à la mélancolie ?

8 être préparé à la mélancolie c’est quoi ?

9 être armé pour y résister ?

10 être paré à la vivre pleinement, prêt à s’y abandonner sans frein, à s’en envoyer un grand shoot, à s’y noyer, à s’en rendre malade jusqu’à se foutre par-dessus bord ?

11 le fait que j’aie envie de me foutre par-dessus bord contredit-il l’affirmation selon laquelle Flaubert, en apparence, m’avait mal préparé à la mélancolie des paquebots ?

12 ai-je trop lu Flaubert au contraire, et suis-je en train de le payer ?

13 dans l’énoncé « la mélancolie des paquebots », on ne sait pas bien si c’est le paquebot qui est mélancolique ou si c’est le fait d’être à bord du paquebot qui rend mélancolique

14 dans l’hypothèse où c’est le paquebot qui est mélancolique, l’énoncé fonctionne de façon plutôt classique, sur le même modèle que les énoncés la chemise de Robert, la vitre du hublot, le bleu de l’océan, les creux de la houle

15 dans l’hypothèse où c’est le fait d’être à bord qui rend mélancolique, l’énoncé fonctionne comme un raccourci, une sorte de court-circuit magique, qui fait déteindre l’état psychologique des passagers sur l’objet paquebot

16 dans cette dernière hypothèse, le court-circuit a tout de ce qu’il faut bien appeler : une contamination

17 dans cette dernière hypothèse, aussitôt, par contagion, d’autres énoncés me viennent, pareillement inquiétants : la solitude de ma cabine ; la suffocation de mon lit ; l’étouffement de la porte condamnée ; le désespoir du plateau-repas apporté à heures fixes

18 dans l’énoncé « la mélancolie des paquebots », quelque chose tout de suite rend mélancolique mais quoi ?

19 de savoir qu’on ne montera plus jamais à bord de paquebots ?

20 de sentir que le temps passe ?

21 d’imaginer qu’on le passe à bord d’un paquebot dérisoire au milieu de l’océan, loin de tout, loin du monde, seul ?

22 s’imaginer mélancolique à bord d’un paquebot, cette seule pensée a le pouvoir de rendre mélancolique
23 mais mélancolique à cause de quoi ?

24 mélancolique parce qu’on n’y est pas et qu’on voudrait y être ?

25 mélancolique parce qu’on ne l’est pas et qu’on voudrait l’être ?

26 et si on y est  ?

27 et si on l’est ?

28 est-ce qu’on en éprouve moins de mélancolie ?

29 une mélancolie au contraire redoublée ?

30 dans l’énoncé « la mélancolie des paquebots », le pluriel fait son effet : on pense à tous les paquebots qu’on a pris autrefois, à tous ceux qu’on ne prendra plus, à tous ceux qu’on n’aura jamais pris

31 mais qu’en est-il de l’énoncé au singulier : « la mélancolie du paquebot » ?

32 « la mélancolie du paquebot contaminé » ?

33 « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots contaminés, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint. »

34 Flaubert, s’il avait écrit cela, aurais-je été mieux préparé à ce qui m’arrive à présent ?

35 Le nez de Cléopâtre, s’il eût été couvert d’un masque, la mélancolie du monde en aurait-elle été changée ?

36 Pascal n’a jamais eu l’occasion d’embarquer à bord d’un paquebot, mais parlait bien du besoin des hommes de s’activer pour chasser leur mélancolie

37 je ne sais pas qui dort dans la cabine voisine

38 je ne sais pas qui ne dort pas dans la cabine voisine

39 je ne sais pas qui, depuis le début du voyage, dans la cabine voisine, plutôt que de dormir, s’active

40 je ne sais pas qui, depuis le début, dans la cabine voisine, d’avoir trop peut-être trop lu Flaubert, de trop facilement s’abandonner à la mélancolie des paquebots, ou de trop scrupuleusement suivre les conseils de Pascal, ne cesse à tout moment, plutôt que de dormir, de s’activer

41 l’activité poursuivie dans la cabine d’à côté m’est restée longtemps incertaine, et me le reste encore

42 depuis le début néanmoins, je range cette activité sous le vocable : astiquage

43 qu’est-ce qui est astiqué dans la cabine d’à côté ?

44 qu’est-ce qui, frénétiquement depuis des jours, à quelques centimètres de moi, de l’autre côté de la mince paroi, subit pareil astiquage ?

45 un voile est apparu il y a quelques jours sur le hublot

46 une légere opacité à la surface du verre

47 la tache s’épaissit

48 astique-t-on sa mélancolie, comme d’autres la cultivent ?

49 peut-on dire ça, qu’on s’astique la mélancolie ?

50 qu’on s’astique les paquebots ?

51 s’astiquer la mélancolie, est-ce vouloir la chasser ?

52 est-ce au contraire en prendre soin, la lustre, vouloir la faire reluire pour mieux voir au travers ?

53 les gémissements qui accompagnent l’astiquage mitoyen sont-ils de plaisir ou de désespoir ?

54 le voile s’épaissit

55 l’énoncé « le voile du hublot » fonctionne de façon simple, immédiatement lisible, sur le modèle de la chemise de Robert

56 dans l’énoncé « le désespoir du hublot », déjà, les choses se compliquent

57 dans l’énoncé « la suffocation des hublots », est-ce le hublot ou moi qui suffoque ?

58 est-ce le paquebot tout entier ?

59 la tache continue de grossir

60 « il voyagea, il connut la suffocation des hublots » etc.

 

Sylvain Prudhomme