La mer m’envente

Ça n’en finit pas.

J’attendais Nicolaï, j’aime bien sa façon de dire Good morning Madam, son accent russe, sa voix rauque, mais c’est Rodrigo qui a frappé à la porte de la cabine ce matin. J’ai reconnu les deux coups rapprochés, puis le troisième, un peu plus sonore. Good morning Madam. Ses pas se sont éloignés, j’ai ramassé le plateau du petit-déjeuner.

Le petit pain encore tiède n’a pas grand goût ce matin, pas plus que le miel. Le thé est insipide. Voilà.

J’arrache le bouchon du gel douche, tente de sentir le parfum de framboise. Rien. Éventé ? Je déverse le contenu de mon sac à main sur ma couchette, à la recherche de quelque chose qui aurait une odeur. Le baume à lèvres. Le porte-clés en cuir. Peut-être un vague parfum. Peut-être juste le souvenir d’une odeur.

Inspirer profondément. Recommencer : le porte-clés, le baume à lèvres, le gel douche, une gorgée de thé, une cuillerée de miel. Rien.

Mes mains sont moites, mon cœur s’affole.

***

Douche très chaude. Je pleure en pensant aux jours à venir : la fièvre, la respiration de plus en plus oppressée. Rédigeant mentalement des lettres d’adieu. Me maudissant pour mon romantisme à deux balles. Je n’aurais pas dû. Je n’aurais pas dû accepter ce cadeau idiot, cette croisière offerte par la tante Monique, qui m’avait proposé de voyager à sa place – son vieux chat était hospitalisé, l’assurance ne la rembourserait pas, c’était trop bête de gâcher. Samuel et les filles avaient insisté pour que je parte : ça me ferait du bien.

Ruisselante dans mon peignoir, je détache un peu de mie du pain à peine entamé, j’en fais une boule que je porte jusqu’à mon nez. Elle sent bon. Je perds la tête.

Mon portable m’a lâchée depuis trois jours. J’ai juste eu le temps d’envoyer un dernier mail à Samuel : Ma batterie est morte. Ne t’inquiète pas. Love.

Plus moyen de communiquer avec quiconque à terre.

***

La mer qu’on voit danser le long des golfes clairs. Libérée délivrée. Et c’est comme une tourterelle qui s’envole à tire d’aile. La limonade coule à flots dans les auberges au bord de l’eau. É-lé-o-no-o-o-ra. Madame rêve d’artifices de formes oblongues. Emmenez-moi au bout de la terre. Je chante pour me tenir compagnie. Je fredonne du Joy Division, le refrain de Glossololia, de Vic Chesnut.

Les livres que j’aurais dû emporter pour les lire ou les relire. Julio Cortázar, Georges Perec, Alan Moore. Montaigne. Les séries que j’ai dévorées, blottie contre Samuel. The Wire, Les Soprano, Treme, Six feet under, Bojack Horseman, Pose, les Shtisel. Les listes s’accumulent dans mon calepin noir.

Gisant sur ma couchette, je visualise les visages de Samuel, Lorna et Luce. Je m’efforce de retrouver la nuance exacte de leur chevelure, de leur yeux, le dessin de leur bouche. Leur odeur.

***

Rouli-roulant, tout amont les champs, j’ai rencontré minette, qui m’a pris ma roulette. Je lui ai dit : « Minette, rends-moi ma roulette. » Minette n’a pas voulu me rendre ma roulette avant que je lui donne croûtelette. Je suis allée voir ma mère, pour qu’elle me donne croûtelette. Ma mère n’a pas voulu me donner croûtelette avant que je lui donne les clés. Je suis allée voir mon père, pour qu’il me donne les clés. Mon père n’a pas voulu me donner les clés avant que je lui donne hure de loup. Je suis allée voir le loup, pour qu’il me donne sa hure. Le loup n’a pas voulu me donner sa hure avant que je lui donne cuisse de veau. Je suis allée voir le veau, pour qu’il me donne sa cuisse. Le veau n’a pas voulu me donner sa cuisse avant que je lui donne du lait. Je suis allée voir la vache, pour qu’elle me donne son lait. La vache n’a pas voulu me donner son lait avant que je lui donne de l’herbe. Je suis allée voir le pré, pour qu’il me donne son herbe. Le pré n’a pas voulu me donner son herbe avant que je lui donne de l’engrais. Je suis allée voir le porc, pour qu’il me donne de l’engrais. Le porc n’a pas voulu me donner de son engrais avant que je lui donne des glands. Je suis allée voir le chêne, pour qu’il me donne des glands. Le chêne n’a pas voulu me donner de glands avant que je lui donne du vent. Je suis allée voir la mer, pour qu’elle me donne du vent.

***

 La mer m’envente, j’envente le chêne, le chêne m’englante, j’englante le porc, le porc m’engraisse, j’engraisse le pré, le pré m’enherbe, j’enherbe la vache, la vache m’enlaite, j’enlaite le veau, le veau m’encuisse, j’encuisse le loup, le loup m’enhure, j’enhure mon père, mon père m’enclète, j’enclète ma mère, ma mère m’encroûtelette, j’encroûtelette minette. Qui m’a rendu ma roulette. La comptine de mon enfance, en guise de litanie.

Ça n’en finit pas.

Sara Montant

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