La petite chienne qui gratte à la porte

 

mercredi 1er avril

Enfants, Janine et moi faisions toujours une blague à sa mère le 1er avril. Je la vois encore nous poursuivre avec la chicotte dans la cour du petit immeuble du XVIe arrondissement. C’était hier et aujourd’hui me voilà enfermée dans cette minuscule cabine, coupée du monde des vivants. J’ai chaud, j’ai froid. Depuis que je suis à la retraite, je m’offre tous les ans un grand voyage. Cette année, c’était une croisière.

D’invisibles marteaux tapent dans mon crâne. Je n’arrive pas à suivre une pensée. J’ai été mise en quarantaine, il y a une semaine. Avant la confirmation de ma positivité au Covid, le médecin venait me voir deux fois par jour. Je m’insurgeais contre la façon dont on me traitait, j’avais payé assez cher… J’ai travaillé toute ma vie dans le milieu paramédical, et je pouvais assurer que je n’avais qu’un simple rhume.

Je voulais m’essayer au casino. Je n’avais jamais joué auparavant. Mon père avait perdu tout l’argent de notre famille. À mon âge, je veux enfin savoir vivre ce qui l’avait poussé à me faire vivre une enfance de misère. Il me semble entendre quelque chose gratter à la porte.

jeudi 2 avril

La jeune femme de la cabine d’à-côté a été emmenée au sous-sol cette nuit. Elle est jeune, elle va sûrement guérir. Nous avions échangé quelques mots sur le pont et dans la salle de restaurant. Une femme seule comme moi.

Depuis quatre jours, quelqu’un dépose un plateau repas devant ma porte. Hier je n’ai pas pu me lever pour le prendre. Déguisée en astronaute, cette personne s’est introduite dans la chambre pour me donner mon déjeuner. Je n’ai pas pu le toucher. La nourriture n’a ni goût, ni odeur. En plus, je ne peux plus m’asseoir… Je suis essoufflée. La fièvre a grimpé, elle oscille entre 38.4° et 39.8°. J’ai mal à la tête, je tremble, mon corps est parcouru de spasmes. Je pense à mes deux beaux enfants. Mon mari est mort tôt, un incapable comme papa. J’ai élevé seule mes mômes, tout en travaillant. Je n’avais pas de temps pour les loisirs. Je ne regrette rien.

Encore ce grattement à la porte, un paquebot de luxe ne peut tout de même pas avoir des rats ! Non, ce n’est pas possible. Ma fille, une adulte déjà, va s’en sortir. Elle a hérité de mon caractère. C’est une bosseuse. Mon fils, lui me fait peur. Je n’ai pas su y faire. Il a quelque chose que je n’ai pas soigné, une fêlure. Je l’ai aimé autant que sa sœur. Mais il semblait lui en falloir plus. Il aurait voulu avoir l’exclusivité de mon amour. Je les imagine maintenant : elle, tremblant de trouille, pleurant d’impuissance, réalisant peut-être que l’on ne se reverra plus. Lui, ignorant sciemment la gravité de la situation, planifiant une soirée Skype avec ses amis. Je préfère le savoir insouciant, il ne saurait pas vivre la douleur.

vendredi 3 avril

Toute la nuit, j’ai entendu gratter. Je ne peux ni me lever, ni m’asseoir. Je me souviens que ma fille est née aujourd’hui. Je suis bouillante, mon lit est trempé et ma cabine sent mauvais. J’aimerais pouvoir aller ouvrir le hublot, aérer et respirer de l’air pur. Mon esprit erre… Il est à Marrakech où je suis née. Le ciel est bleu et il y a des orangers. Devant la maison, il y a mon papa et ma maman. Je cours pour les rejoindre. Je suis à Paris, je viens d’obtenir mon diplôme. Mon fiancé est en Algérie. J’ai réussi, mais je me sens seule. J’entends un gémissement… celui d’un chien peut-être. En voyage de noces en Alsace, mes beaux parents, qui ont payé le séjour, se sont invités. J’ai l’impression d’une sortie en famille. Pierre ne me regarde pas, mais cherche, à chaque escale, un moment pour s’éclipser et aller boire. C’est la nuit, l’hôpital vient d’appeler. “Votre mari vient de décéder. Cela s’est passé paisiblement.” Un autre hôpital, une autre nuit, mon fils a tenté de mettre fin à ses jours. Je pleure. Dès avril, tous les ans, je vais habiter sur la côte normande, délaissant Paris et sa cohue. J’aime marcher seule, j’aime vivre seule… C’est vraiment un chien qui gémit à ma porte. Sa voix m’est familière… Enfin je marie ma fille. Elle a trente-six ans, je n’y croyais plus. J’ai un cancer du sein, on me le retire. J’ai un cancer de la thyroïde, on me l’enlève. Je survis. Tous les trois sur la plage, il y a le vent, le ciel et la mer. Ma chienne court au loin et revient vers nous… C’est bien elle que j’entends à la porte de ma cabine. Elle est venue me chercher. Fifille !

Thi Colas