La Plaisance est à l’arrêt

Je m’agite.
Ou plutôt : tout mon corps est immobile mais ma main s’agite.
Ou plutôt : ma main est immobile mais l’index bouge encore. L’index clique. Et parfois la main sans changer de posture glisse et navigue un peu à droite, un peu à gauche. Puis l’index clique encore.
Il y a si peu de bruit ici que ces clics et frottements emplissent tout l’espace. Je me dis que peut-être ce bruit s’entend, s’entend au delà des murs, s’infiltre dans les  planchers, atteint d’autres êtres quelque part.
Ça doit les énerver.
Moi je reste calme, même si je m’agite, même si je suis immobile, sauf l’index, sauf l’avant-bras qui effectue de très infimes translations sur vingt centimètres carrés. Vingt centimètres carrés de plastique assez technique, souple et lisse, qui me permettent de dériver sur cent soixante six mille kilomètres carrés, je trouve l’homothétie assez efficace, du tapis de souris à l’océan.
Je translate, j’impulse : je voyage.
Je voyage en Pacifique.
Je suis au large.
En cadrant bien on peut ne voir quasiment que du bleu sur l’écran. Cent soixante six mille kilomètres carrés de bleu, peu ou prou. Du bleu pâle partout, à se pâmer. Mais ce n’est pas cette couleur fade que je cherche. Ce que je scrute, ce sont ces espèces de petits suppositoires de toutes couleurs vives, qui  pullulent sur ce fond bleu pâle, qui pullulent en temps réel. Des navires, toutes sortes de navires, des milliers de milliers de navires traqués en temps réel par le Système d’Identification Automatique qui, via la bande des Très Hautes Fréquences, indique au spectateur leur identité, statut, position, route, vitesse et tirant d’eau. Le code couleur des navires permet de repérer si on a affaire à un cargo, un bateau de pêche, un yacht. Je regarde la ligne rouge des tankers s’engouffrer dans le détroit de Malacca, je pense aux colonnes de fourmis. On peut ne sélectionner qu’une couleur. J’enlève toutes les couches, sauf celle des transports de voyageurs. Tous les bateaux de croisières sont coincés le long des côtes. Les seuls présents au milieu du Pacifique patientent dans les rades d’îles.
Le Pride of America stationne à Honololu. Le Lapérouse languit à Nouméa.
La plaisance est à l’arrêt.

Cécile Portier


https://www.marinetraffic.com

 

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