Le critique et le Poisson lune

Quand j’étais au milieu du cours de notre vie,

je me vis entouré d’une sombre forêt,

après avoir perdu le chemin le plus droit.

Ah ! qu’elle est difficile à peindre avec des mots,

cette forêt sauvage, impénétrable et drue

dont le seul souvenir renouvelle ma peur !

C’est comme ça que commence le gros bouquin que j’ai trouvé ce matin dans cette cage maudite. Je ne sais même pas si c’était une blague pour me faire plaisir, ou s’ils sont simplement imbéciles et sans cervelle. Ils auraient pensé : “Le type qui vient nous juger a un nom de famille italien, il faudra lui laisser la Divine Comédie de Dante Alighieri dans sa chambre.”

Je ne compte toujours pas les jours qui se sont passés depuis le message du capitaine et aujourd’hui j’ai commencé à lire l’infernal Enfer expliqué en vers par ce fou florentin des années 1300. Pourquoi aujourd’hui ? Parce qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire, celui de mes 50 ans… Et je suis seul,  comme la plupart de mes journées au cours des dix dernières années. Comme tous mes voyages en croisière. Complètement seul avec moi-même.

Et avec ces mots de Dante que le destin me permet de lire. Maintenant que je suis ici, réellement prisonnier de mon enfer personnel, je réalise que j’ai gâché ma vie à monter sur ces grandes baleines fumantes et sans âme.

Même une bête n’aurait pas le cœur à rester ici plus d’une journée…

Venez, venez les brebis. Sortez de votre petit appartement de ville pour vous enfermer dans ces magnifiques chambres de torture. Vous verrez les merveilles de notre planète. Vous pouvez participer à submerger la belle ville de Venise, et vous plonger dans l’évacuation de vos propres intestins – plus connue sous le nom de “Mer des Caraïbes”…

Je deviens de plus en plus méchant, enfermé ici.

Je ne peux même pas dire le temps que j’ai passé dans une cabine comme celle-ci. Mais je peux dire, sans m’y tromper, s’ils avaient la douche cascade, ou si le sèche-cheveux sentait le brûlé.

D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je suis monté sur le bateau cette fois-ci. Je me disais que ce serait la dernière fois.

J’avais fait un rêve bizarre et effrayant la nuit précédent le départ.

J’étais moi, mais complètement dans un autre univers. J’avais la sensation de nager, mais ce n’était pas de l’eau. C’était plutôt comme une gelée, où je me laissais emporter par les courants de cette substance bleue, que je pouvais percevoir, toucher et modeler. J’étais libre de me déplacer, de tout faire, mais il n’y avait rien autour de moi. Juste une lointaine image qui ressemblait à une lune, mais sans l’être. Une lune qui se déplaçait dans cette dimension sans dimensions. Elle pouvait bouger grâce à des ailerons, comme ceux des requins, mais l’un au-dessus et l’autre en dessous.

Je n’ai pas fait de rêve depuis que je suis sur ce bateau. Je me demande si les autres aussi ont cessé de rêver.

Combien de fois ai-je vu la lune encadrée dans la vitre du hublot…
Toute pensée se perd dans le regard de ce tableau où, jamais autant que ce soir, l’astre blanc sur la mer me semble sans fin.

Je laisse ces mots au dos de la feuille de bienvenue qui m’a été laissée par le président de la compagnie. J’espère attraper cette lune flottante dans mon sommeil. Et puis qui sait, peut-être que je me réveillerai et que je mangerai le dîner que le jeune homme de la cuisine a laissé devant la porte. Avant de partir pour les autres cabines, il a dit : “Aujourd’hui, notre spécialité monsieur : filet de poisson lune aux agrumes de Sicile”.

Edoardo Mariani
— Atelier Extra! 2020

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