Le Formulaire

Le haut parleur de la cabine me fait sursauter. Une annonce : les passagers ont  la possibilité de débarquer sur une île. Dans deux jours si nous le souhaitons, nous pourrons aller à terre. Un endroit où personne ne nous attend ni ne nous refuse. Un endroit vide alors ? Que nous — nous les passagers.

Veux pas décider maintenant. Saurai le moment venu.

Trop occupée à maintenir la panique à la lisière, c’est ce qui compte. Respirer.

Débarquement dans deux jours. Mais, là maintenant, je dois adopter la posture du gisant. Être immobile, m’abstraire, ne pas entendre : la toux de l’autre côté du mur, les chiffres égrenés, les positifs, les décès, les espoirs de débarquement puis les refus et maintenant la possibilité.

Là, veux être enserrée, contenue, la cabine est devenue trop grande et je m’y perds.

Décider, pour cela il faut remplir un document. S’inscrire sur une liste, remplir des formulaires avec ses compétences, antécédents médicaux, profil psychologique…

Trop de détails, veux du blanc, du minuscule, du rien. Pourrais partir dans les petites volutes. Me fondre dans ce pas tout à fait blanc. Me tenir immobile et attendre dans ce nuancier presque neutre. Caler ma respiration sur les spirales. Tenir. Quitter le navire comme les rats ?

Manger le plateau repas, se laver un peu, boire de l’eau, s’hydrater c’est important, pisser, évacuer et retourner au blanc. Pas le mur. Un cocon. La décision.

Remplir les cases ? Faut organiser le débarquement.

Je soussignée Valentine Strolloni déclare être volontaire pour quitter le Paquebot et de ce fait mettre fin au contrat qui me lie à la société « Croisière et détente »…  Je reconnais avoir été informé des risques et périls de cette décision… La Société « Croisière et détente » s’engage à remettre à chacun des passagers quittant le navire de la nourriture pour 15 jours ainsi que divers matériels (liste en annexe) pour solde de tout compte… En quittant le bateau, les passagers sont autorisés à emporter leur matelas ainsi que le linge, draps et serviettes se trouvant dans leur cabine…

Annexe 2 : Compétences…

Qu’est-ce que je sais faire ? Qui demande ? Croyais que c’était une possibilité pas des détails et une organisation.

Je sais être assise sur une chaise la majeure partie de la journée, être productive, ponctuelle et fiable.

Je sais allumer un barbecue, bien que je n’aime pas le faire car on prend facilement l’odeur de ce que l’on grille et que j’aime bien me distinguer de ce que je mange. Mais, j’ai jamais tué de bête moi-même, à part des mouches ou des guêpes. Bon par procuration évidemment, mais je ne sais pas si c’est une compétence de déléguer trop sur une île déserte.

Déserte ? Que nous des passagers organisés ?

Je sais faire des petites conversations sans dégainer mon smartphone.

Je sais faire reculer la panique. J’imagine que je sais aussi être dans le chaos, après tout je vivais dedans sans le voir. Mais il n’y a pas de case pour cela. Peut être que je pourrais quitter clandestinement le bateau ?

Que des cases à cocher. Je ne sais pas cocher les réponses dans les formulaire, je ne sais pas me loger dans une case.

« Mais, il faut s’inscrire, on ne peut pas juste quitter le navire comme ça ! C’est la procédure, les assurances, la décharge, tout cela doit être remis avant de quitter le bateau. »
La dame des formulaires me regarde irritée, n’a pas que ça à faire.

Liv Saint-Martin
— Atelier Extra! 2020

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