Le Plongeon

S’élancer léger. Prendre son élan et sauter
Le plus haut, embrasser le ciel
Car dessous il y a.
la mer noire et son sourire d’écume,
la mer noire est une personne dont on explorera le ventre bien assez tôt.

Pour fuir la lumière de ce qui s’est mis à exister, et qui déborde de toute part
Il faut convoquer nos souvenirs, nos rêves lucides
nos sorties de corps, grandes et petites morts.

Il y a longtemps, on a su voler.
Hic et nunc, on n’a pas le temps d’apprendre, il faudrait trop longtemps
Le temps nous file entre les doigts.
L’espace de l’univers s’étend, se gonfle, et le temps suit la même trajectoire et nous les humains, le temps nous file entre les doigts et on a plus trop le temps d’apprendre à voler.
Mais on saute, on verra bien, il faut savoir prendre son risque, se dit-il en souriant.

Nous nous tiendrons la main d’accord ?!
On va jamais y arriver !
Mais si on va le faire
On va mourir là !
Ça va aller t’inquiète !
J’ai vraiment peur
On y va à trois, à trois on saute
Je t’aime
Un 
Deux 
Non ! Non ! Attend je suis pas prêt !
Calme-toi, c’est pas si haut, c’est comme à la piscine, un poil plus haut c’est tout
Ok ok, c’est bon je suis prêt
Je t’aime
Un 
Deux 
TROIS !

Ce n’est pas un suicide amoureux, juste la chute de deux corps nus du pont du paquebot Pandemonium.
La désespérante capacité d’espérer d’homo sapiens, capacité à modeler un double du réel dans lequel resterait toujours, contre toute évidence, la possibilité de survivre.

Quelques secondes,
une accélération fécondant un ralenti extrême.
L’image d’un homme et d’une femme qui s’envole,
Leurs corps suspendus entre chien et loup, entre le ciel et l’océan.
Puis le noyau de la terre les attire vers son centre, silencieusement mais implacablement,
Le noyau de la terre les précipite dans l’eau à la vitesse de 71,3 km / heure.

En face à quelques centaines de mètres au plus, une île tropicale les observe avec curiosité, sa jungle laisse courir un frémissement d’excitation quasi sexuelle faite de bruissement de feuilles et d’obscurs craquement ligneux.
Indifférents, sur la plage des milliers de crabe rouge sang poursuivent leurs occupations.

Vient le crash, la collision, l’écume, une froide commotion, l’eau salée dans la bouche, une trop longue apnée, la peur, l’obscurité partout, le désir, un débordement d’envie de vivre
et des bulles dans toutes les directions, des perles d’oxygène qui tourbillonnent,
drapé ondin entre les deux corps qui se cherchent,
les deux mains qui se trouvent.

Remonter à la surface,
chercher l’air,
rire à gorge déployée,
pisser de rire et de peur,
crier la beauté du monde

On l’a fait ! youhou ! on est plus-que-vivant Bordel !

Ils nagent dans la nuit maintenant.
Il y a du courant. Dans l’eau noire des lumières s’allument sur leur passage.
Clignotements chromatophores, neurones miroirs de fantômes d’étoiles qui s’abîment dans l’obscurité.
Le couple nage, dans des courant incertains
ils s’épuisent, ils ne parlent plus, leurs corps s’engourdissent.
Soudain des ailerons déchirent la surface de l’eau.
En un instant une dizaine de corps fuselés et cliquetant les entourent, les éclaboussent.
C’est un échange de regard qui les fait basculer, une anamnèse.
Des frères et des sœurs perdues de vue depuis des millions d’année sondent leurs deux âmes échevelées, leur corps épuisés.
C’est une stupeur extatique, un choc bien plus grand que l’impact de l’eau après une chute de 20 mètres.
Ses formes de sirènes leur adressent des chants d’amours télépathiques.
Une possession hypnotique.
Il n’y a plus de quêtes, les egos se sont dissous dans l’eau de mer, il n’y a plus de peur.
Juste des cœurs et deux corps vides qui se tiennent la main. Dans leur boîte crânienne une ritournelle : oubliez l’île oubliée l’île oubliez l’île oubliée l’île oubliez …

Bertrand Secret
— Atelier Extra! 2020