Le Sable

Je ne sais pas où nous sommes. Je n’ai jamais su où j’étais. J’ai toujours dépendu des autres. Cette cabine, je la partage avec une femme, Églantine. Elle me raconte sa vie d’avant, elle pense me rassurer en parlant, mais en réalité c’est elle qu’elle rassure. J’entends le bruit de ses pas lourds dans le couloir. Elle s’introduit toujours dans la cabine de la même façon, se pensant discrète. Elle aimerait rentrer et me voir regarder par le hublot.

Je ne vois pas vraiment mais j’imagine. J’imagine l’arrivée, le retour chez moi, retrouver maman. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai fugué. Je n’en suis pas fier, mais j’ai fugué. Un soir maman allait travailler, d’habitude je l’attendais en écoutant la radio. Ce soir-là une musique est passée, une musique que maman déteste mais que moi j’aime, en secret. Born to be alive. Elle la déteste car pour elle nous sommes ici sans raison, surtout moi, et surtout pas pour être vivant, il faut juste attendre, patiemment, la fin. Elle seule peut sortir, moi je reste dedans. C’est pour ça que la cabine ne me dérange pas, je suis habitué. Églantine elle, elle étouffe. Elle me parle de sa grande maison en bord de mer, de ses virées à la plage que je ne connais pas. Elle m’agace un peu Églantine, mais elle est gentille, elle fait l’effort d’imager tout ce qu’elle me raconte. Elle m’a décrit la sensation du sable, et j’ai trouvé ça tellement beau. On a pleuré, ensemble, moi parce que je découvrais une nouvelle existence, et elle parce que ça lui manquait.

Ce soir-là, Églantine n’est pas rentrée doucement comme à son habitude, peut-être me croyait-elle enfin ? Elle est rentrée si brusquement que ça m’a fait peur. Elle criait, très fort, avec une voix stridente que je ne lui connaissais pas. Elle disait que c’était bon, qu’on arrivait enfin à la maison, que j’allais retrouver maman. J’étais impatient. Elle m’a aidé à faire mes bagages et nous sommes sortis. Il y avait beaucoup de personnes inconnues autour de moi. Je l’entendais parler de moi, mais je m’en fichais, je voulais seulement retrouver maman. M’excuser pour mon départ, lui dire que je l’aime, et lui parler du sable, peut-être qu’elle aussi, elle ignore son existence ?

Tous ses corps convergeaient vers une seule et même direction. Je me suis laissé prendre par le mouvement, et par Églantine qui ne m’avait pas lâché le bras. J’entendais des langues qui m’étaient inconnues, j’entendais des pleurs, des cris. Je me demandais si c’était des pleurs et des cris de joie, d’être enfin de retour chez soi. Après un long temps dans cette débâcle humaine, Églantine m’a dit : « nous y sommes, je vois ta maison ». Mais je ne sentais qu’un vent violent, et qu’un bruit d’eau. Quelqu’un me porta, puis me posa, ou plutôt me jeta sur un sol inconnu. J’avais perdu Églantine, je la cherchais de la main, elle l’attrapa et y mit quelque chose de surprenant à l’intérieur, qui glissait doucement, silencieusement vers le sol, c’était du sable. Je me suis rappelé la chanson.

Imène Benlachtar
— Atelier Extra! 2020

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