L’Épave

Je n’ai pas vu la patinoire de Madrid et je suis bien obligé de reconnaître que je ne suis jamais allé en Espagne. Mais je suis allé à Saint-Nazaire et j’ai vu les Chantiers de l’Atlantique qui ont construit ce paquebot. Et j’ai vu la base sous-marine. Et j’ai parlé avec mon père de la bouée au large de l’estuaire qui signale l’épave du Lancastria, parti de Liverpool le 14 juin, arrêté à Plymouth puis à Brest et coulé par la Luftwaffe dans l’après-midi du 17 juin. Mais c’est seulement quatre jours plus tard, en attendant le bac qui me conduirait au Pellerin, sur la rive droite de la Loire, que j’ai eu la mauvaise idée de faire une croisière. Et maintenant je suis enfermé dans une cabine avec le souvenir de mon père et je me dis que si j’avais su ce qu’il adviendrait de nous je n’aurais pas pris le bac et je ne serais jamais allé à Saint-Nazaire. Je serais allé à Nice puis je serais allé à Madagascar et j’aurais vécu à Tamatave puis j’aurais vécu à Farafangana et à Tuléar et je lui aurais raconté ce que j’avais vu cet été-là sur la route de Vannes, les side-cars, les auto-mitrailleuses et les chars, et ensuite j’aurais eu des crises de paludisme et j’aurais été rapatrié en France par voie de terre parce que Gamal Abdel Nasser venait de nationaliser le canal de Suez. Je lui aurais parlé du canal du Mozambique. Je lui aurais dit ce que j’avais vu sur le tarmac de l’aéroport de Nairobi et je ne sais pas s’il m’aurait cru mais je lui aurais dit que si j’étais né vingt-quatre heures plus tôt je serais né sur un paquebot qui revenait de Dakar. Et il m’aurait regardé. Et il m’aurait dit que ce jour-là son père était en Mauritanie, à quatre cents kilomètres de l’océan, au fort d’Atar.

Léon Pocard