les lotophages

C’est alors qu’apparut la renarde.
Je murmurai d’une voix ensommeillée : Viens jouer avec moi.
– Je ne peux pas jouer avec toi, dit la renarde. Je ne suis pas apprivoisée.
Et j’ai apprivoisé la renarde, me suis lovée contre son flanc tiède, respirant l’odeur de son sein
chaleureux.
Visions de rivages heureux, d’un soleil monotone.
Parfum de verts tamariniers.
Des feuilles volettent et soudain c’est la nuit.

Je frissonne, entrouvre les yeux ; un tout jeune homme à la peau sombre, presque nu, à
l’exception d’un pagne en fibres végétales dont le balancement m’hypnotise, m’évente
lentement avec une palme. Vendredi.
Si lourdes, mes paupières.

Un vieillard s’avance d’un air sévère : « Pleurez, malheureux Tahitiens ! Pleurez ! ». J’émerge
en sursaut. Nous sommes seuls, lui et moi, je suis la foule des colons, je suis la force, la
brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt.

Bruissement de feuilles froissées. Je m’étire de tout mon long.
La renarde a disparu. Un rosier est là, avec une rose unique qui me parle : elle ne redoute pas
les tigres, ses griffes l’en protégeront.

Je roule sur moi-même, me blottis dans mon nid, à l’ombre de la voix qui m’envoûte.
Un berceau de poupée dans un tiroir suspendu : je dors là, désormais, hors de portée des rats.
Glumdalclitch, ma petite maîtresse, a imaginé cet ingénieux dispositif. L’enfant géante prend
soin de moi sans relâche. C’est que je suis minuscule, bien plus petite qu’un splacknock.

« Que deviendrons-nous dans cette île ? » — une voix masculine, au loin.
« Si je ne me sauve, je suis perdu ; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l’île
des Esclaves. », gémit l’homme.
Un autre s’esclaffe et chante — faux.
Puis le silence, à nouveau, que trouble, parfois, le chant des mariniers, et le bruit ténu d’une
page qu’on tourne.
Je m’enfonce dans ma couche moelleuse, referme les yeux.

Il y a foule dans l’immense salle éclairée aux chandelles. La table du syphogrante est servie la
première. Nous soupons en musique, après avoir écouté la lecture d’un texte édifiant. Les
parfums, les essences les plus odorantes, rien n’est épargné pour le bien-être et pour la
jouissance des convives. J’ai l’eau à la bouche, dans mon sommeil, lorsqu’on apporte le dessert
copieux et friand.

Ma gorge est sèche lorsque je m’éveille.
Du sol au plafond, partout, des livres, des centaines, des milliers, des millions de livres.

Une silhouette s’approche prestement de moi, une tasse de porcelaine à la main. Chacun de
ses pas soulève un nuage de pages.
La femme aux longs cheveux s’agenouille à mes côtés, soulève délicatement ma tête, et me fait
boire une gorgée de la boisson merveilleuse, puis une deuxième.
Je soupire, bienheureuse. Tâte l’épais tapis de pages sur lequel je gis, hume leur odeur. Elle
s’assoit en tailleur près de moi, prend un livre parmi ceux qui jonchent le sol, et l’ouvre. Mais déjà mes paupières sont à demi closes.
La voix, familière, de la lectrice reprend.

Emportée par son récit, je sombre à nouveau.

Cette île est tissée avec les échos des voix de Saint-Exupéry, Baudelaire, Diderot, Césaire,
Swift, Marivaux, More.

Sara Montant
— Atelier Extra! 2020

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