LES RONDINS

 

Ça y est, Jacques ! Le bar du Pont a fermé. Bientôt, je serai enfermé avec la vieille. Le cauchemar !

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Je ne bouge pas de la maison. Je dors. Je mange les restes du frigo, les vieux paquets de biscottes. Je vide les dernières bouteilles. Quand la vieille frappe à ma porte, je fais le mort.

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J’ai fini par lui répondre. Elle avait peur que je sois vraiment mort. Ça devrait la rassurer que je rentre plus bourré au milieu de la nuit par la route en lacets. D’ailleurs, je picole moins. Je me sens un peu con, à boire tout seul. Mais ça, je lui ai pas dit.

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Je me fais chier comme un rat mort. Mais je ne veux pas sortir. Elle va me faire des sourires, essayer de me parler. Après, elle aura des attentes. C’est jamais assez pour elle. On est les deux seuls habitants de ce hameau. Je ne peux plus m’échapper.

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Je suis sorti. À l’heure de sa sieste. Le soleil m’a ébloui. J’ai mis un moment à comprendre ce qui était bizarre. Le silence. On n’entendait plus le bruit de la route au-dessus. J’ai décidé de passer la tondeuse. Et ça m’a fait du bien de couper toute cette herbe. Je ne suis pas un gars de la terre, moi, tu sais. J’ai été un pompier, un gars du feu, du sang. Ça fait un moment que je ne sais plus ce que je suis. On m’a arrêté.

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Saloperies de ronces ! Je me lève tôt, je débroussaille. C’est toujours ça de gagné. Ça fait plaisir à la vieille. Elle me fout la paix. Elle a trop peur que le charme s’interrompe si elle parle. J’ai accepté qu’elle me fasse des courses. J’ai plus rien à manger et aucune envie d’aller en ville. Elle est revenue avec plein de fruits et légumes frais, de produits bio, et un pack de Quézac ! Elle se figure peut-être qu’avec ça, je vais me transformer en fils modèle.

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Je mange chez elle le midi. La première fois, elle m’a eu avec des petits pois. Comme quand on était gosses, tu te rappelles ?, avec le cœur de salade… Je lui parle de mes projets. Nettoyer le moulin envahi par les rats. Grillager la base des bouleaux attaqués par les castors… Elle me fait son regard de mère. Fière. J’ai envie de la claquer. Du coup, il y a une chose dont je ne lui parle pas : c’est des rondins de tilleul qui pourrissent au bord de la rivière depuis la grande tempête. Ça fait cinq ans qu’elle me demande de les déplacer. Si je le fais, ça voudra dire que pendant toutes ces années, j’en étais incapable.

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Rebâtir le petit pont au-dessus du béal. Réensemencer le potager. Refaire un poulailler dans la cabane du haut. Repeupler les ruches. Je redécouvre mon territoire. Et mon corps. Je me les réapproprie. Je retrouve les gestes du grand-père, du père, et même les tiens. Je suis surpris. Après ces années à vivre la nuit, ça me plaît d’être dehors à trimer du matin au soir. Et puis, j’ai envie d’être un bon fils. J’espère que tu ne m’en veux pas. C’était ta place. On parle peu, elle et moi. On prend soin du hameau ensemble, mais séparés. On se retrouve à midi. Ça va comme ça.

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Je suis bien dans mon cocon. Je me transforme à l’abri des regards. Peut-être que je me métamorphose en chenille et pas en papillon. Que je régresse, que je rentre dans l’utérus maternel ou quelque chose comme ça. Mais je m’en fous. Reprendre la vie extérieure, retrouver les copains au bar du Pont, ça me dit rien. Je reste confiné. Le soir, je contemple ma terre, par la fenêtre. Le cimetière au-dessus de la maison où tu es enterré avec pépé et mémé. La rivière en bas que je devine sous les arbres, entre le barrage et le moulin. La maison de maman en face. Dommage que ses fenêtres ne donnent pas de mon côté.

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La rivière a monté en quelques heures à une vitesse telle qu’elle a inondé les berges presque jusqu’au béal. Elle a emporté des dizaines d’arbres, charrié des tonnes de sable et de galets. Quand elle a regagné son lit, Jacques, les rondins de tilleul avaient disparu.

Anne Tesson