Love Boat

13 mars

Quelle croisière enchanteresse ! Je m’étais résignée au malheur sans fin et le bonheur s’est offert à moi ! Pourvu qu’il dure. En attendant, moi qui n’ai jamais rien écrit, je vais le consigner ici, dans ce petit carnet que je garderai toujours sur moi.

14 mars

« Qu’est-ce que tu as, tout le monde est abattu et toi, tu es pimpante, je ne t’ai jamais vue comme ça », m’a dit Violaine Duchemou, pitoyable, avant de repartir vers sa cabine de quarantaine. Je dois apprendre à feindre.

17 mars

Je prends mon rythme, une courte entrée, un cri de joie, presque chaque jour. J’en plaindrais presque Gaétan, il se réjouissait de cette croisière, de l’intimité de la cabine qui mettrait mon corps à sa totale disposition. Moi, j’en vomissais d’avance. Parfaite inversion, il est effondré, je suis extatique, et pour couronner le tout les poisseux Duchemou, son couple d’amis, ont été parmi les premiers touchés !

19 mars

Chaque matin, je parcours le paquebot. Je m’avance. Je fais le vide. Métamorphose du souriceau, comme m’appelaient mes collègues, en gorille qui terrorise les chimpanzés, en murène devant laquelle les petits poissons se dispersent. J’en blasphème de bonheur, mère catholique : Fuyez-moi, fuyez-vous les uns les autres comme je vous ai fuis, jadis !

22 mars

Stratégie découverte par accident : faire semblant de ne pouvoir retenir son masque qui se détache, le ramasser, s’excuser sans le remettre. On s’éloigne de moi encore plus vite.

26 mars

Ma vie, ma détestable vie, en quatre étapes de douleur, s’éloigne peu à peu dans le passé. Faites que bientôt je ne puisse même pas l’envisager, pas plus que ce rivage, loin derrière nous.

27 mars

Le bonheur me donne la force de reconstruire les souvenirs de ma vie. Née sous l’emprise de ma mère qui me persécutait pour que je sois parfaite, me battait parce que je ne l’étais pas, je n’ai pas connu mon père, parti avant ma naissance. Longtemps je l’ai cru victime, préférant l’amour imaginaire pour l’absent à la révulsion que m’inspirait ma mère. J’ai compris, enfin, que j’avais été abandonnée, plus que ma mère, et qu’elle s’était vengée sur moi. Victimes, mes parents ? Laissez-moi rire !
J’ai voulu trouver la liberté par le travail, me suis asservie à mon patron, regard porcin et main baladeuse, et, comme je m’obstinais à refuser ses avances : surcroît de travail, persécution. Harcèlement, ce mot à la mode est aussi ce qui a gouverné ma vie : harcèlement maternel, sexuel, moral, conjugal, car bien sûr pour échapper au patron je me suis jetée dans les bras du doux collègue, Gaétan, qui s’est révélé être un tyran domestique et libidinal.
Maintenant je suis libre, déchaînée !
Désharcelée !

3 avril

Doux souvenir. Il y a quatre petites semaines, à peine embarqués, on apprend que l’épidémie gagne l’Occident. Le temps de fêter notre isolement sur le paquebot, on y découvre trente contaminés. En peu de temps une couturière produit des masques, on reçoit une feuille expliquant les gestes de protection. Consternation générale. Non, pas générale. Mon cœur se gonfle de joie ! Il est né le confinement ! Avènement de la distance, alléluia de l’éloignement ! On ne me toucherait plus, ne m’approcherait plus, ni mère ni boss ni saint-mari ! Ni personne !
Et le côté grand parano-hypocondre de Gaétan dont la moitié de la valise est remplie de vitamines et autres saloperies bio-végétalo-sanitaires, est devenu sa plus belle qualité en faisant de moi sa pire ennemie.

8 avril

À la bibliothèque du paquebot, bien fournie, déserte comme le reste, je relis Flaubert à l’envers : je célèbre les antipathies merveilleusement interrompues, je jouis de la mélancolie de mon paquebot ! J’évite les nouvelles, mais dans la cabine je ne peux échapper à la radio de Gaétan qui veut tout savoir de la maladie à s’en rendre malade, se drogue à tous les décomptes de morts et de contaminés qui lui ramollissent la cervelle (et pas seulement la cervelle). Hier matin il a écouté en pleurant un éloge du face-à-face, du câlin, de la présence, du contact, du toucher, et j’en passe odeurs et sueurs. Et le soir il s’est collé un peu plus au mur, sur la couchette opposée à la mienne, comme s’il voulait jouer au passe-muraille !

15 avril

Au sol, l’épidémie se répand. Sur le paquebot chacun s’isole avec une passion d’ermite dans le désert. Moi, j’ai découvert un nouveau bonheur, le rétrospectif. J’imagine comment j’aurais vaincu ma mère en combat singulier. Finie, la pince, la gifle, les coups qui laissaient des marques sur ma chair, des jours durant (j’ai longtemps gardé la radiographie de mon bras fêlé comme un certificat de victime ; je l’ai jetée hier à la mer), fini les invectives postillonnantes, visage ridé et furieux à deux centimètres du mien, il me suffira d’un pfffff bien venimeux pour renvoyer au fond de la pièce l’insecte immonde, ma prédatrice, grands bras et longues jambes repliés sous son tronc malingre, petite tête apeurée couronnant le tout ! Ma mère, recroqueville-toi devant ta fille, Vice-Reine du Roi virus!

20 avril

Il paraît que les nouvelles de la terre sont meilleures. Hélas ! Mon bonheur touche-t-il à sa fin ? Je me rassure, un peu, avec les explications de Gaétan qui persiste à me parler, parfois en hurlant, de dessous son masque : l’épidémie va s’installer, durablement, le monde vivra dans la peur. Je me suis détournée (comme pour éternuer) en cachant mon immense sourire. Le monde allait vivre dans la peur de la maladie ! Je ne perdrai jamais mon arme de répulsion massive : l’éternuement humide et bruyant.

3 mai

Pourtant, le doute persiste. Tout le monde ne parle que de la découverte prochaine d’un vaccin. J’ai beau me répéter chaque jour : lorsque nous débarquerons, je le quitterai, je me connais trop bien. Mon courage est celui d’un enfant soudain transformé en personnage de film. Sortie du cinéma de mon paquebot, Wonderwoman redeviendra la petite fille soumise.

7 mai

Ça y est, cap sur le port, les sourires réapparaissaient sur les visages pâlis, s’effacent du mien. J’ai l’estomac noué.

11 mai

Le port est en vue. Mais j’ai retrouvé ma joie, depuis que Gaétan m’a annoncé d’une voix embarrassée : « Je suis désolée pour toi ma chérie, mais tu dois essayer de comprendre. Tu as révélé que tu avais des poumons fragiles, tu tousses tout le temps. Je pourvoirai à tes besoins, mais je dois te quitter. Je ne peux pas vivre dans la peur. Non, je t’en supplie, ne pleure pas comme ça. »
Imbécile.

Je pleurais de pure joie.

Jérôme Bourdon

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