Nuit debout

« Oui, j’essaierai de l’ouvrir. Merci, à lundi », marmonne C240 d’une voix lasse. J’attends qu’il raccroche. C’est un principe, surtout pour les consultations par téléphone : toujours laisser au patient le contrôle de la fin de la séance. En particulier lorsqu’il perd pied, comme C240.

Depuis le début de l’expérience, j’en ai vu, des passagers au bord de la bascule, prêts à larguer les amarres mentales pour se laisser béatement aller au délire, seulement retenus par quelques bribes de raison, de morale ou de conscience sociale. Pour d’autres, la décompensation anxieuse a pris le dessus, comme chez C303, qui faisait crise d’angoisse sur crise d’angoisse à l’idée de sortir de sa cabine autant qu’à l’idée d’y rester. C’est la première que j’ai fait exfiltrer, d’ailleurs ; mon rapport a été rapidement accepté, elle n’apportait plus rien à l’expérience de toute façon, paralysée comme elle l’était par ses torrents de larmes.

Chez C240, c’est autre chose. Son rapport mouvant au réel prend une coloration plus psychotique chaque jour. Le motif de la boîte, son obsession pour les gigognes, tout cela est très élégant, et s’explique très bien – cabine dans pont dans paquebot dans épidémie dans… dans l’esprit des concepteurs de cette étude. Et c’est là que le mensonge originel de cette croisière invalide jusqu’à ma propre fonction de soignante dans cet univers factice. J’ai la clé de la boîte en fer de C240. Je ne peux pas la lui donner. Je dois l’accompagner, mais le laisser tourner en rond dans sa roue mécanique – c’est le principe du cobaye.

Je tergiverse sur le rapport à rédiger. Mon patient s’enfonce dans une réalité parallèle, certes. Mais n’est-ce pas justement le but de l’expérience ? Dans le référentiel d’Hippocrate, mon devoir de médecin est d’extraire le souffrant de cette situation qui le rend fou. Dans celui de l’Institut, mon devoir de salariée est de faire avancer l’étude, enfin, je crois. Elle s’intitule « Défenses individuelles et rapports sociaux en espace-temps contraint : impacts de la psychose sanitaire dans un monde de post-vérité » – ah ça, on est en plein dedans !

Quand j’y pense, la méthode est archaïque. Une étude menée à l’insu de ses patients, croyant être coincés sur un paquebot en pleine pandémie. Créature immonde à la croisée des recherches de Neubauer, menées secrètement sur des triplés séparés à la naissance, et de celle de Genovés, orientant le comportement de ses cobayes traversant l’Atlantique sur un radeau. La science des années 2020 n’a rien à envier à la télé-réalité. Mais, dans le jargon du communiqué publié par l’Institut – l’OMS, Elon Musk et l’Universiteit van Amsterdam étant l’étrange attelage finançant l’enquête –, nous menons là « une expérience à l’image de la situation : hors-normes ». Hors-la-loi, surtout.

Il me faudra trancher plus tard : c’est déjà l’heure de la prochaine consultation. Le téléphone de cabine sonne, de ce ronronnement vintage à peine musical qui me fascine encore. Entre ces quatre murs ouatés, le son me parvient si atone qu’on le croirait émaner d’un lointain compartiment de mon cerveau, comme ces réveils qui, le matin, perdent la lutte contre le rêve qui les absorbe. J’attends toujours la troisième sonnerie pour décrocher, très exactement, jamais certaine de ne trouver autre chose dans ce combiné que l’écho de mon propre souffle.

Noémie Segol
— Atelier Extra! 2020

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