Oublier !

Je suis solitaire et je joue au poker. C’est à peu près la seule chose que je sache faire. Je joue dans des petits cercles de province, des arrière-salles de bistrot et surtout sur des bateaux de croisière. C’est comme ça que je me suis retrouvé sur le Pandémonium. Le prospectus de la croisière était plein de promesses : partez en croisière sur le Pandémonium, amusez-vous et oubliez tout. Quel programme que l’oubli !

Repérer des joueurs, je sais bien faire ça et sur le bateau, dans la même coursive que moi, j’en ai repéré trois. Des types qui veulent se faire peur ou qui ont quelque chose à oublier : quoi ? Une vie insatisfaisante, les occasions perdues, les amours impossibles ? Il y a un courtier en assurance, un patron d’une entreprise de peinture, un juriste. Je les ai repérés tout de suite grâce à de petites choses anodines mais qui sont tellement importantes pour un joueur : la manière de se tenir, leur regard. Je leur ai proposé de jouer et tous les soirs nous jouons dans ma cabine. Au début je les ai laissés gagner, j’ai aussi gagné un peu. J’ai analysé leurs tics : quand ils misaient, relançaient, checkaient, se couchaient. Au début de la croisière c’était facile, je pouvais voir leurs expressions, mais là, avec le masque, c’est devenu plus difficile. Alors je regarde leur masque, comment ils le mettent, est ce qu’ils touchent l’élastique, comment est leur souffle derrière quand ils jouent…On passe le temps comme ça. A jouer. Je gagne un peu, pas trop, pour ne pas les effrayer. Ils ont des sensations….

Hier soir, nous sommes arrivés devant l’île de Crash Park qui est répertoriée dans les atlas comme l’île de l’oubli, une île où nous ne pouvons aller. Le capitaine ne veut pas. Il dit qu’on est une famille maintenant, nous tous et l’équipage, et qu’avec le virus personne ne part. Moi, la famille, je ne demande qu’une chose, c’est l’oublier. C’en est trop, il me faut débarquer ! Pour cela je dois détacher un de ces lourds canot de sauvetage le mettre à l’eau et partir à la rame vers l’île. C’est impossible seul. J’ai proposé à mes compagnons une partie singulière : si je gagne nous détacherons un canot et nous partirons dans l’île. Ils ont accepté.

Dès le premier tour, j’ai touché une bonne main : une paire de valets, tout le monde a suivi. Au flop sur les trois cartes : un valet et deux six : j’ai un full d’entée, je laisse faire. Le courtier et le peintre se couchent, le juriste relance. Au dernier tour : un cinq sur la table. Il fait tapis, il a un brelan de cinq, il pense être le meilleur, mais moi j’ai mon full. J’ai gagné. Eh ! Eh ! Ils ont fait la tête mais on est parti.

C’est comme ça qu’on s’est retrouvé dans le canot en pleine nuit à ramer vers l’île, la tête baissée, le dos courbé. La mer est d’huile, la lune pleine. Je les entends ahaner, ils ne sont pas très chauds pour débarquer. Peut-être qu’ils ne veulent pas vraiment oublier, qu’ils sont bien sur le bateau avec le capitaine ? Je rame avec vigueur en repensant à la partie. Je souris, ils me voient. Sur l’île on remorque le canot sur le sable blond. Ils me disent : « Vas-y toi tu nous raconteras. »

Je m’enfonce dans l’île … l’oubli. Enfin !

Jean Christian Berardi
— Atelier Extra! 2020

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