Choral pour oiseaux

 

La mer, la mer toujours recommencée.
P. Valéry, Le Cimetière marin

Allegro molto

Dulut dulut, fait le smartphone. Ses doigts pianotent la sonnerie sur le bois de la cloison. Il dit tout haut : Non, Daco. Ses doigts pianotent sans répondre. Dehors il fait beau dehors. La mer la mer brille partout. Dulut dulut, fait le smartphone. Il sait pourquoi il téléphone. Il se souvient du jour qu’on est, il se souvient de l’heure qu’il est, il se souvient de leur plan. Il est d’accord avec Daco : on s’en fout des morts, les gens ça repousse. D’accord depuis le début : Pour se faire entendre il faut tuer des gens. La mer la mer brille à tout rompre. Il n’a pas changé d’avis, mais il s’est passé quelque chose. Quelque chose d’inouï, d’immense. L’homme s’est mis brusquement à crever comme des mouches. La Nature a décidé que maintenant c’était stop et qu’elle rendait coup pour coup. Elle s’est mise à broyer des gens comme on mâche son chewing-gum. C’est beau comme sur grand écran. Il sanglote tous les soirs quand il aligne le total, pays par pays, des charniers du jour. Il doit mordre son oreiller pour que la voisine de gauche, qui dégueule ses poumons, ne l’entende pas sangloter de joie tellement ce qui arrive est cent fois plus énorme que leurs vœux les plus fous. Les mouettes rigolent sur les bastingues. La mer la mer se tient les côtes. Dulut dulut, fait le smartphone. Non, écoute, mon Daco. Déjà vingt-trois morts à bord. Vingt-trois morts c’est pas beaucoup, mais ça va faire des petits. Un miasme rôde sur les ponts, se glisse dans leur cabine, leur vide la vie par la bouche. Faire sauter un paquebot pour leur hurler qu’ils se trompent et que ce qu’ils font au monde est une abomination, faire sauter un paquebot parce que son mirage obèse est la parfaite métaphore de cette abomination, c’était un plan magnifique et les doigts me démangent encore de pousser le détonateur. C’était un plan magnifique, mais depuis qu’Elle a commencé à mettre le sien à exécution, c’est celui-ci que je veux voir se dérouler jusqu’au bout comme un vœu qu’une étoile exauce. Je ne veux pas interférer. Je veux voir par poignées entières cette espèce présomptueuse grésiller sur le dos comme un ossuaire de mouches… Dulut Dulut, fait le smartphone. Ses doigts décrochent : — Non, Daco ! Il hurle à voix basse, la main sur la bouche. Au bout du fil, dans du coton, la voix douce de Daco : — Magellan, ton père est mort.

Adagio sostenuto

Dans la nuit, il rêve qu’il ouvre tous les cercueils de ce printemps et que tous les morts ont sa tronche. Tiput tiput, fait la mésange. Les yeux ouverts dans la nuit, son père lui sourit dans tous les tombeaux. Depuis sa vie dans les planques avec Daco et les autres, il n’avait plus le droit de lui rendre visite, il n’avait même plus le droit de l’appeler au téléphone, mais le vieil homme restait son père, un misanthrope de gauche et son premier grand amour. Tui tui, fait le rouge-queue. Il vivait seul à la campagne, faisait pousser ses légumes et du vélo d’appartement. C’est lui qui lui avait appris tout le clavier des oiseaux. Tsk Tsk, fait le rouge-gorge. L’automne dernier, à court d’argent, il avait vendu sa maison et s’était mis à l’Ehpad comme un petit soldat de plomb, après une nuit de bravoure, se range au fond de sa boîte et fait le mort sur le dos. Plic ploc, fait l’oeil de Magellan. Sa bouche mord l’oreiller pour que le vieux couple à sa droite, qui se lit à tour de rôle Le Comte de Monte Cristo, ne se dise pas tout bas que leur voisin n’est plus étanche. La voix douce de Daco, terroriste de velours : — Magellan, ton père est mort. Tsi-hui tsi-hui, fait le pouillot. Treize morts dans son Ehpad, en bas à gauche de la France, et vingt-trois sur le bateau. Trente-six morts en tout. Les gens, ça repousse ? Sa voix dans le téléphone remonte à plus de quatre ans. Il fêtait ses soixante-dix ans. Magellan, pour l’occasion, avait pu faire une entorse. « Ti-ti-ti Ti… Ti-ti-ti Ti… Tu te rappelles, fiston ? Les roitelets triple-bandeau. Depuis l’automne dernier, je ne les entendais plus. Je croyais qu’ils étaient partis, qu’ils étaient morts pour toujours, mais j’en ai vu un ce matin s’égosiller sur une branche. Je l’ai vu, pas entendu… Ton vieux papa devient sourd ! Son oreille n’entend plus les sons à haute fréquence et ce mini sous-fifre jaune est le plus aigu des oiseaux. N’empêche je suis bien content. C’est mieux qu’il existe, même sans le son… Peut-être que c’est pareil avec tous les disparus : l’eider du Labrador, le courlis esquimau, les Mohos, la gallicolombe… Peut-être qu’ils sont toujours là, qu’ils vivent à côté de nous, se chamaillent dans les branches, mais que nos yeux et nos oreilles sont devenus aveugles et sourds. »

Vivace ma non troppo

Ça sent le désinfectant. La voisine n’a pas tenu. Ce soir ils sulfatent sa chambre. Tchic tchoc, fait la pompe à dos. Le couloir est silencieux, terrés tremblants dans leur trou. Le vieux des Monte Cristo étouffe une sale toux. Sa vieille pleurniche parce qu’il la repousse. C’est le grand ménage de printemps. La nature élimine l’homme comme la poussière des tapis ou la crasse des boutons de porte. Assis contre la cloison, Magellan écoute le noir. La cellule a décidé d’avorter l’opération. Leur plan avait un défaut. Les morts n’étaient qu’un moyen de réveiller les consciences. Les consciences, mais voyons ! Pourquoi pas aussi les morts ? Son plan à Elle est bien meilleur. Rien ne réveillera l’homme de son rêve de puissance. L’écrabouiller dans son sommeil, en crever le plus possible est la seule solution. On avorte et on recommence. Exeunt les artilleurs. Place au virus absolu, aux fioles des savants fous ! Tchic tchoc, fait la pompe à dos. Dans la soute, les morts suffoquent. Magellan voit dans le noir la bouche de la voisine aspirer le sac à viande. Bâché de plastique bleu, son visage se confond à la gueule décharnée du vieux maître des oiseaux qui fut son premier  amour. Les mains de Magellan tremblent. Un cri lui déchire le ventre, essaie les issues, se cogne partout. L’homme ou le monde ? L’homme ou le monde ? Il reste des heures dans le noir avec ce sphinx aux yeux de fauve. Les sulfateurs sont partis. La mer la mer couche dehors, allongée sous le hublot. Sa tête tombe sur ses genoux. Il rêve, un quart de seconde : il marche sur le pont désert et trouve sous un canot la vieille paire de chaussures que son père mettait pour faire le jardin, racornies, gercées de boue. Leur énigme est l’héritage que laisse à son unique fils un vieil écouteur des choses qui méprisait l’Homme et aimait les gens. Il se réveille en souriant et c’est la minute blanche, l’éveil bavard des oiseaux : Tiput tiput, fait la mésange… Tui tui, fait le rouge-queue… Puit puit, fait le chardonneret… Tsk tsk, fait le rouge-gorge… Tsi-hui tsi-hui, fait le pouillot… Il connaît le petit nom de tous ces fantômes qui chantent pour des sourds. Ses mains tremblent sur le déclencheur. C’est Daco qui lui a donné ce surnom de Magellan. Il n’aura connu dans sa vie que des misanthropes de gauche. Il dit : À plus, mon amour. Son sourire attend la fin des oiseaux. Le jour se tait. Boum, fait la bombe.

Jean-Christophe Cavallin

 

 

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