Regarde droit devant toi

Un bruit de pas me réveille. Immédiatement ébloui par des rayons de soleil qui pénètrent dans ma cabine par la porte ouverte, je distingue une silhouette en contre-jour. Je reconnais Kumail, le jeune homme chargé d’amener mes plateaux-repas. Il me fait signe de le rejoindre. Son agitation est telle que je quitte rapidement mon état de somnolence. Il pointe du doigt l’océan. Je scrute. Soudain, je la vois : une tache brune dans l’immense aplat bleu. Je plonge mon regard dans celui de Kumail, qui attend ma réaction. Ses pupilles sont dilatées et ses yeux brillent. Ce regard-là dispense de mots. Ce point brun est un repère. Il répond à deux questions, qui devenaient obsédantes : « quand ? » et « où ? ». Je crois qu’on l’attendait tous. Une île ! Marcher sur la terre ferme ! J’esquisse un sourire. Kumail s’en va porter la nouvelle, je n’ai plus personne avec qui partager ma joie.

Je monte sur le pont supérieur. Haut perché, les cheveux au vent, je distingue mieux le petit morceau de terre tout juste découvert. Au milieu de cette étendue bleue, cette île est une anomalie. Je m’étais habitué à un calme plat, troublé quelquefois par des cris d’albatros ou des souffles de baleines. Enfermé dans la parenthèse du confinement, je me suis consacré à la tâche d’échapper à la peur. Discrète, cette peur était tapie partout, comme un prédateur dont je fus la proie. Terré dans ma cabine, j’ai refusé de céder à la menace et, incapable de dormir, j’ai fui en rêvant éveillé. Les images de villes fantômes, Paris, Venise ou Londres, assaillies d’animaux pour qui nos trottoirs, nos routes et nos parcs devenaient hospitaliers se mélangèrent à mon imaginaire. Dans mes songes, les Hommes, à leur retour, cohabitaient pacifiquement avec ces nouveaux voisins. Pour le moment, aucun retour n’est prévu. Bientôt, les animaux seront dans les villes et les humains sur une île. Dans cette étrange inversion des rôles, j’ai fait le vœu d’écouter la folie sage de mes songes. Si le comportement de ces animaux s’apparente à un message, alors ce message est un appel et cet appel un cri de détresse. Désormais je sais que je suis l’un des leurs, je compte bien y répondre.

Brusquement, une voix s’exclame à travers les haut-parleurs : « Les volontaires disponibles pour explorer l’île sont priés de rejoindre le pont inférieur ! ». Un groupe d’une cinquantaine de personnes se trouve au lieu de rendez-vous. J’entends des bribes de mots et des morceaux de phrases dans des langues que je ne parviens pas à identifier. Dans ce chahut, j’évite les bousculades et parviens à saisir un gilet de sauvetage, que j’enfile avant de monter à bord. Sur le canot, je distingue Kumail, installé à l’avant. Je sais que son engouement, comme ma peur, sont justifiés, mais je sais surtout qu’il s’agit de faire des choix et je préfère l’espoir infatigable à l’absence d’espérance.

Je descends du canot et pose mes pieds sur le sable. Je sens sa chaleur à travers la semelle de mes baskets. Après quelques pas hésitants, je regarde droit devant moi. La végétation est dense, les arbres sont hauts, j’entre dans la forêt.

Dorianne Dupré
— Atelier Extra! 2020

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