Terre promise ?

Un coup de sifflet retentit sur le pont du bateau.

Je le perçois seulement, perdu dans ma torpeur quotidienne.

On aboie un ordre dans les haut-parleurs des coursives et dans les cabines :

« Tout le monde sur le pont ! »

Comment ça ? Sortir ? Me mêler aux autres ? D’ailleurs, combien sommes-nous maintenant ?

On frappe à ma porte.

« Dépêchez-vous, il faut sortir, on a quelque chose à vous montrer. »

Je me mets en mouvement, je suis un pantin dont on a remonté la clé pour qu’il avance, je croise d’autres pantins, masqués eux-aussi, je ne me souviens pas de leur visage. Surtout ne pas les approcher, ne pas les toucher, je rase les murs.

J’arrive sur le pont, je la vois, elle s’impose, elle est là, majestueuse et inquiétante.

Mon corps se met à trembler, impossible de l’arrêter. L’angoisse monte, il va falloir embarquer sur les canots. Y en a-t-il pour tout le monde ?

Le gilet de sauvetage sent mauvais, ça me soulève le cœur. Je marche comme un automate, je grimpe à bord. Je m’assois. À côté de moi des yeux ébène me scrutent, m’interrogent. Mon regard est vide, les yeux se détournent.

Nous filons sur l’eau, je suffoque, les embruns, trop d’air d’un seul coup, le ciel est si grand.

L’île se rapproche. Je sens son cœur vibrer, elle va nous engloutir.

Le capitaine prend la parole :

« Passagers du Pandémonium, après avoir cherché longtemps un refuge nous avons décidé de débarquer sur cette île. C’est notre seule chance de survie et notre nouveau pays. Soyez sans crainte, tout est sous contrôle. »

Tous les regards sont perplexes. Pas de mots, c’est inutile. Mon cerveau est en ébullition, lui qui était endormi depuis si longtemps. Pourquoi cette île ? L’île est-elle déjà habitée ? Comment trouver un abri et de quoi se nourrir sur cette terre certainement hostile ?

Je m’enlise dans mille questions sans réponses, ma tête bourdonne, les visages autour de moi ne me sont d’aucun secours. Ma peur grandit à mesure que nous avançons.

Nous approchons de la côte. Une ligne de crêtes de dessine. J’essaie d’imaginer ma future vie au-delà de ces montagnes. Subvenir à mes besoins et à ceux de la communauté, apprendre à vivre ensemble, à se connaître, à se respecter, décider de nos propres règles de vie, tout ce que le Pandémonium m’a fait oublier. Serai-je à la hauteur de tous ces défis ? Depuis des mois je suis seul parmi les autres, ballotté comme une coquille de noix au milieu de l’océan, banni du monde, oublié.

Impossible de lutter, pas d’alternative sinon celle de me jeter par-dessus bord pour une noyade certaine.

Je capitule, fatigué. Je me laisse bercer par le ressac, et déjà nous accostons.

Je fais quelques pas, titubant.

L’air humide de la terre. La caresse du vent dans les arbres.

Je suis vivant. Enfin.

Je sens une présence près de moi. Les yeux ébène me sourient.

Repartir à zéro ? Après tout pourquoi pas ?

Florence Cartraud
— Atelier Extra! 2020

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