une île, enfin !

Deux jours après l’accostage, j’avais épuisé les sensations que je désirais vivre en me déconfinant du paquebot posté face à cette île apparemment déserte qui s’était découverte à nos yeux surpris.

Nous étions une trentaine à vouloir enfin respirer et revivre. Nous étions arrivés en barques de sauvetage, avions frissonné sur les vagues, et sauté de joie en arrivant sains et saufs. Les uns sont allés à droite, d’autres à gauche, ou droit devant, comme dans les contes où le héros doit choisir son chemin sans se tromper. Je crus apercevoir une fumée en avançant le long de la plage – y avait-il déjà quelqu’un ? L’heure n’était pas encore à l’exploration. Avant de partir à l’aventure, il fallait d’abord se faire un nid pour la première nuit avec des affaires prises en cabine, de quoi ne pas avoir froid, de quoi grignoter tant qu’il restait des provisions du paquebot.

Nous avons repéré un endroit idyllique entre mer et forêt pour notre premier abri nocturne où nous allions nous glisser avec délice dans nos sacs de couchage. Nous nous sommes endormis en imaginant le nouveau monde à bâtir à partir de rien, de ce qu’on trouverait… en listant dans un demi-sommeil ce qu’il faudrait encore rapporter du bateau.

Deux jours ont passé à s’installer peu à peu de bric et de broc.

Le surlendemain l’instinct de curiosité m’a poussée vers la fumée que j’avais l’impression d’avoir vue en arrivant. J’ai marché le long de la plage, massant ainsi avec jubilation mes pieds nus dans le sable, avant de revoir un filet de fumée s’élever au loin. J’ai pris mon courage à deux mains, et j’ai cherché comment l’atteindre en le gardant en ligne de mire car le rivage se faisait de plus en plus étroit. En avançant, je me suis abaissée, sait-on jamais si les indiens de mon enfance n’allaient pas me scalper en m’apercevant ?

J’ai alors vu une maisonnette bizarre qui semblait avoir pour toit une barque renversée.

Une silhouette est apparue : un homme grand et maigre allait à grandes enjambées vers la mer en poussant des cris comme s’il appelait au secours. Moi, je ne distinguais rien sur l’eau.

Ah mais si, lui devait voir notre paquebot ?

A ce moment, j’ai remarqué des monticules réguliers, côte à côte. Comme des tombes. J’ai pensé repartir mais j’avais froid et la vision du feu m’a décidée. Nécessité fait loi. Il me fallait me réchauffer. Je redevenais animale, mais j’ai quand même crié pour prévenir que j’étais là, en indiquant, moi, le feu. L’homme s’est retourné et m’a regardée, lui aussi comme un animal ne sachant que faire. Il était mains nues, moi aussi, le danger semblait écarté pour nous deux. L’homme à l’allure d’une sculpture de Giacometti est tombé à genoux, l’air épuisé. M’a-t-il pris pour une divinité, un esprit de la forêt ? Je me suis approchée, rassurée.

Il avait les yeux hagards et m’a dit des choses incompréhensibles, en me montrant la mer. Il faisait des gestes comme pour aller voir quelque chose. Je l’ai accompagné. Que faire d’autre ? Il était mon hôte.

Il y avait au bord de l’eau comme de longs poissons allongés à moitié enfoncés dans le sable que dénudaient à tour de rôle les vaguelettes déferlant mécaniquement. Ils ne bougeaient pas, mais je n’ai pas voulu voir de près. J’ai mesuré le sens du mot courage. Mon silence n’a pas eu l’air de troubler le naufragé. Se sentait-il protégé par ma présence ?

Et nous autres, qui voulions faire nos Robinsons. Sur une île que nous voulions sauvage.

L’homme, lui, semblait préférer quitter les lieux sur n’importe quel bateau… vers un autre horizon.

Sans cadavres. Lui seul en avait réchappé. Je lui ai fait signe de venir avec moi. Nous pouvions être un de plus sur notre Pandemonium, quand il repartirait. D’ici là, ensemble sur cette île, nous réapprendrions à vivre.

Odile Sanson
— Atelier Extra! 2020

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